Un homme avait deux fils.

Un homme avait deux fils.

Et l’on pense à Adam, père d’Abel et de Caïn. Une histoire de jalousie entre celui qui veut s’installer et cultiver la terre et celui qui préfère l’itinérance avec son troupeau. Une histoire de jalousie qui se termine dans le sang.

Un homme avait deux fils.

Et l’on pense à Abraham, père d’Ismaël et d’Isaac, du fils de la promesse et du fils de l’autre promesse, discrète, faite à une servante étrangère, Agar, avant même la promesse solennelle d’une descendance pour Abraham.

Et l’on pense au vieil Isaac et à ses deux jumeaux, Ésaü et Jacob, qui déjà se battaient dans le ventre de leur mère, Ésaü et Jacob en rivalité eux aussi, Jacob allant jusqu’à dérober le droit d’ainesse de son frère et lui voler La bénédiction qui lui revenait. Une histoire de jalousie qui aurait pu se terminer pas dans le sang, mais qui voit une réconciliation possible, encore que fragile. Les deux frères prendront des chemins différents.

Un homme avait deux fils.

Et l’on pense au fils prodigue qui va dilapider l’héritage qu’il a réclamé comme si son père était mort et au fils aîné, fidèle mais incapable de se réjouir du retour du cadet.

Qu’est-ce qu’être fils ? La question traverse toutes ces histoires.

Qu’est-ce qu’obéir au Père ?

Les vieilles histoires des frères qui se jalousent ou se retrouvent, ou tentent de marcher ensemble devant Dieu nous aident à voir qu’il n’y a pas d’un côté le fils exemplaire et de l’autre celui qui ne l’est pas. Mais celui qui se drape dans ses certitudes à plus de chance de se tromper que celui qui se sait imparfait, ronchonnant et qui finalement, peut-être en trainant des pieds, finit par faire ce que le Père lui a demandé.

Simplement, à un moment donné, c’est à ses fruits que l’arbre se reconnaît. C’est à l’action réellement entreprise pour aider le monde et les autres à vivre, et non simplement à l’intention, que le fils se reconnaît. Aimer se vit en acte et en vérité. Un amour qui ne serait pas incarné dans des gestes réels serait vain.

Or, les supposés « grands pécheurs » qui aiment en acte font rarement de grands discours. Leur obéissance au Père n’est pas contrainte ; elle est la réponse qu’ils choisissent de donner à Celui qui les a relevés, parce qu’il ne les jugeait pas.

Soeur Anne LécuOui, le jour où nos œuvres nous jugeront, prions Dieu d’être du côté de ceux ne craignent pas de faire demi tour pour finalement accomplir ce qu’ils ont à vivre, et qui peut-être même ignorent le bien qu’ils font, la joie qu’ils donnent.

Anne Lécu o.p.

Le retour des champions

Jeux olympiques européens

des personnes en situation de déficience intellectuelle

Dimanche 21 septembre, Anaïs, Sarah et Kévin sont rentrés du formidable challenge qui venait de leur être donné de vivre : les jeux olympiques à la mesure de l’Eurasie !

Ils ont totalisé à eux 3 : 1 médaille d’or ; 4 médailles d’argent ; une 4ème et une 6ème places.

Moment d’intense bonheur qui gomme des années de souffrance faite d’échecs à répétition, de peur de décevoir, voire d’humiliations …

Une restauration de leur image bien méritée.

Ci dessous, trois photos pour illustrer l’arrivée des athlètes et de leur professeur dans la cour où les attendait un accueil surprise à la mesure de leur exploit.

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Les vignerons

Parabole étrange (Matthieu 20, 1-16)

De quoi s’agit-il ? de la vendange : l’histoire est de saison. Les raisins sont murs, un propriétaire-vigneron embauche des intérimaires à la journée. Salaire fixé d’un commun accord. L’après-midi avance, et il reste beaucoup de raisins à cueillir : le vigneron embauche de nouveaux intérimaires, sans fixer de salaire.

Le soir, récolte terminée, chacun va toucher son dû. Surprise ! Les derniers embauchés touchent autant que les premiers ! Récrimination. Injustice vis-à-vis des premiers ?

Essayons de comprendre : le vigneron n’est-il que « patron » ? N’est-il pas aussi, sans doute, père de famille ? Un père qui pense ! Il voit les épouses et les enfants des derniers ouvriers, les porte-monnaie quasiment vides : que vous manger les enfants ? Pourquoi les enfants des uns pourraient-ils manger à leur fin et pas les autres ?

Il sait que, pour Dieu, les « derniers » seront les premiers. Sa richesse ne sera-t-elle pas trésor : s’il sait la partager ?

« Lorsqu’un pauvre appelle, Dieu entend » (Ps 34). N’est-il pas les oreilles et les mains de Dieu ? Alors…

Dans saint Luc, nous trouvons peut-être un écho. En 24, 43, le malfaiteur crucifié à côté de Jésus vient de le « reconnaitre » juste avant de mourir. Et Jésus lui répond : « Dès aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis ». Salaire de dernière minute, énorme ! Pourquoi ?

Seul l’amour ne calcule pas, il voit ! A sa façon, saint Luc nous dit : « Dieu est amour! » Il n’est qu’Amour ! Et voilà….. peut-être !

Soeur Elisabeth Frey

Les jeux olympiques européens des personnes atteintes de déficience intellectuelle.

Du 9 au 21 septembre se déroulent à Anvers les jeux olympiques européens des personnes atteintes de déficience intellectuelle.

2000 athlètes venus de 58 pays d’Europe et d’Eurasie concourent dans 10 sports olympiques.

La fédération française, bien représentée, compte 3 jeunes de l’IME St Martin des Douëts (où les soeurs sont présentes depuis de longues années) à Tours : Sarah, Anaïs et Kévin, entrainés par Elisabeth, le professeur d’éducation physique de l’établissement.

J’ai assisté sur youtube à l’arrivée de la flamme olympique (le lien permet de voir la cérémonie d’ouverture entière). Partie le 4 septembre d’Alexandroupolis en Grèce, elle est arrivée le 9 en Belgique. Depuis elle a parcouru 450 km à travers le pays. Le 13, la vasque a été allumée à la fin d’une cérémonie d’ouverture de qualité où compétiteurs et spectateurs ont été divertis par un spectacle de danse unifiée joué par des danseuses ayant une déficience intellectuelle.

Le sport contribue grandement à l’accès à l’autonomie.

Bien que l’événement ne fasse pas la Une des journaux, c’est une belle expérience de fraternité où vraiment « l’essentiel est de participer ».

Sœur Françoise Chantal Lelimouzin

Invitation de nos soeurs dominicaines de Béthanie

« On les croit coupables. Il n’en est rien. Elles le furent, c’est vrai, mais depuis longtemps elles ont cessé de l’être ; et si un jour elles ont failli, depuis longtemps déjà elles ont reconquis dans les larmes et dans l’amour de Dieu une seconde innocence. […]  Oui, elles furent coupables, mais Dieu ne nous demande pas ce que nous fûmes, il n’est touché que de ce que nous sommes » (Sermon du 18 septembre 1864)

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Il y a 150 ans, le 15 septembre 2014, le père Lataste entrait pour la première fois dans la prison de Cadillac, pour une retraite de trois jours. Son Prieur l’avait envoyé prêcher aux femmes détenues dans l’ancien château de Cadillac devenu un établissement pénitentiaire. Bouleversé par les merveilles qu’il avait découvertes dans le coeur de ces femmes, Dieu lui inspira alors de fonder les Dominicaines de Béthanie, ce qu’il fit avec une de nos soeurs dominicaine de la présentation de Tours, soeur Bernardine, devenue mère Henri Dominique.

Les Dominicaines de Béthanie, à l’occasion de cet anniversaire, proposent à tous ceux que le souhaitent de s’associer pendant trois jours à cet anniversaire. Ces trois jours seront vécus par les sœurs de Béthanie en « retraite », dans la prière et la méditation. Elles invitent tous les membres de la famille Lataste ainsi que toutes personnes sensibles à la spiritualité du Père Lataste à s’unir à cet anniversaire, là où elles seront. Des méditations sont proposées, à partir des prédications du Père Lataste et des réflexions de celles et ceux qu’il a rejoint.

En ce jour où nous fêtons Notre Dame des sept douleurs et où nous lisons l’évangile de Jean, dans lequel on retrouve au pied de la croix la mère de Jésus, le disciple bien aimé (qui n’a pas de nom et qui peut être chacun de nous), et Marie de Magdala, n’hésitons pas à nous associer à cette initiative de nos soeurs, en priant avec tous ceux qui ont été (et continuent d’être) bouleversés par la prédication du père Lataste et plus généralement par la grande miséricorde de Dieu.

« Tous vos crimes, si grands qu’ils soient, n’arriveront jamais aux proportions de son amour infini et de son infinie miséricorde ! Ne l’avez-vous pas vu déjà pardonner tous ses péchés à Madeleine, absoudre la femme adultère, regarder Pierre et le sauver ? Ne l’entendrez-vous pas tout à l’heure promettre au bon larron une place dans son paradis… Ah, de grâce, mes frères, quoi que vous ayez fait, quoi que vous fassiez, ne désespérez jamais de la miséricorde de Dieu ; mais pour cela ne vous exposez pas au désespoir par une résistance opiniâtre à sa grâce qui vous sollicite, en ce moment même ». (Sermon du 3 avril 1863)

« J’ai vu des merveilles ! J’ai vu des merveilles ! J’ai vu cette prison objet de tristesse et d’effroi pour les hommes, transformée cette nuit en un lieu de délices, en un séjour de gloire et de bonheur ! J’ai vu Dieu, le grand Dieu du Ciel, Celui qui d’un seul mot avait créé les mondes et les a tous peuplés… je l’ai vu. Il s’était pris pour les hommes d’un immense amour, après les avoir faits à son image, et porté par cet amour jusqu’à la passion, jusqu’à la folie, il s’est fait homme pour se rapprocher des hommes, il s’est condamné pour les sauver… il les a aimés jusqu’à la fin, jusqu’à la mort… Mais ressuscité après sa mort, il a pu dire à ses apôtres en les quittant : ‘‘Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles’’ (Sermon du 17 septembre 1965)

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Chapelle dédiée au père Lataste au couvent de l’Annonciation à Paris

Fête de la croix glorieuse, 14 septembre

Nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme. De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, MHS_Ukrzyzowanie_painsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.

 Évangile de Jean 3,13-17

L’Église célèbre la croix glorieuse. Non une fête qui célébrerait le supplice, la souffrance, le sang mais une fête qui fait signe vers où se trouve la vie véritable : du côté du don, de l’acte de donner, de se donner. Jour après jour.

Car la croix élevée n’est pas n’importe laquelle ; c’est celle du Fils. Uniquement du Fils. Car seul le fils de l’homme sauve. Seule sa croix nous sauve de la désolation. Ce ne sont pas sa souffrance ou sa mise à mort qui offrent de quoi trouver le goût et la force de faire de nos vies des vies sensées. C’est parce que sa vie est signée par le don, conduite par lui, une existence donnée en faveur de tous et de chacun. En faveur de n’importe qui. À commencer par ceux qui se croient loin ou exclus de l’amitié de Dieu.

Ce n’est d’ailleurs pas tant la croix qu’il faut regarder, que le corps. Car sans le corps de Jésus pas d’évangile, pas de bonne nouvelle. Si la Parole n’était pas devenue chair elle n’aurait pu rejoindre toutes nos histoires d’humanité, en tous leurs méandres, en leurs ombres, en leurs douleurs comme en leurs espoirs.

Un corps immobilisé sur une croix. Un corps qui oblige alors à s’arrêter : que faisons-nous ? En faveur de qui notre vie est-elle ? Qui aimons-nous, vraiment ? Depuis notre chair.

La crucifixion de Jésus vient éduquer notre regard, elle nous apprend qui est Dieu et qui est l’homme. Car cet homme-là, fils de Dieu pourtant, ne peut plus agir. Il est mis à mort par les puissants, bafoué par les foules. Un corps qui oblige à la vérité. Où sommes-nous ? Que faisons-nous des corps humiliés, laissés pour compte, vulnérables ? La croix glorieuse du Christ indique que la dignité inaliénable de l’humain se donne à contempler et à honorer dans la plus haute des fragilités, dans le don le plus humble, dans le souffle qui demeure encore.

Oui, le Fils a été élevé, comme l’antique serpent de bronze qui guérit au désert tous ceux qui le regardent. Il est élevé, afin que nous quittions toutes tentations doloristes pour juste cette affirmation qui convoque à agir : c’est dans la fragilité la plus impensable que se dévoile l’authentique seigneurie. C’est là que se révèle le sens du salut : chacun de nous n’est pas, n’est plus, abandonné. Le corps cloué est un corps relié à tous ceux qui l’accueille, un corps qui se fait notre familier. Si nous nous arrêtons pour oser contempler sa vie partagée jusqu’au bout, et, là, apprendre.

Sr Véronique Margron

Véronique Margron op

            « Où serait l’Église de Jésus Christ si elle n’était pas d’abord là au pied de la Croix ? Jésus meurt abandonné des siens et raillé de la foule. Je crois qu’elle meurt de ne pas être assez proche de la Croix de son Seigneur. Sa force et sa fidélité, son espérance et sa fécondité viennent de là, pas ailleurs ni autrement. Tout le reste n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe elle-même et trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation humanitaire ni même comme un mouvement évangélique à grand spectacle ; elle peut briller, elle ne brûle pas du feu d’amour comme la mort car il s’agit bien d’amour et d’amour seul dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin : Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. [1]  »

[1] P. CLAVERIE op ; evêque d’Oran. homélie à Prouilhe, le 23 juin 1996. Pierre Claverie sera assasiné le 1er aout 1996, avec son chauffeur Mohamed, en rentrant à l’évêché après des négociations pour la paix en Algérie.

« Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là. »

« Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel. Tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. » (Mt 18, 15-20)

Pas de doute, notre vie est importante.

Dieu, qui a choisi de dresser sa tente parmi nous, en nous, a choisi par là même que c’était dans cette condition incarnée, faite de chair, d’amour et de sang, de terre, de nourriture, de vin, de soleil et de plus, que se déciderait le salut du monde.

Pas dans le ciel.

Et c’est ce qu’il fit. Jésus, en donnant son temps, son amour, sa patience, sa force et sa vie a délié chacun de noeuds qui nous enfermaient dans la peur, et le désespoir. Cette victoire est certaine. Cette victoire a eu lieu. Chaque instant de notre vie est important et la vie éternelle commence maintenant.

Mais il nous reste à faire de même, à sa suite, avec lui.  Car les rencontres que nous ratons aujourd’hui, sont du coup ratées pour toujours. Demain, toujours neuf, nous offrira d’autres rencontres, mais ce ne sera pas le retour de ce que nous n’avons pas su / pu vivre.

Pour autant, n’ayons pas peur. Si nous tombons, d’autres sont là : avant tout, la foi est notre foi. Et c’est bien souvent parce que d’autres croient quand nous ne savons plus trop, que l’on tient bon. « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom… je suis là« .

 

Sr Anne o.p.Soeur Anne Lécu

 

 

Prier 15 jours avec frère Luc (Recension)

PRIER 15 JOURS

Prier 15 jours fr. Luc

AVEC FRERE LUC, MOINE ET MEDECIN A TIBHIRINE

Magnifiquement interprété par Michael Lonsdale dans le film «  Des hommes et des Dieux » qui de nous peut encore dire aujourd’hui qu’elle n’a jamais entendu parler de Fère Luc ce moine trappiste, médecin, vivant au monastère Notre-Dame de l’Atlas, dans le village de Tibhirine situé près de Médéa à 80 km d’Alger.

Contrairement à Christian de Chergé, le prieur de Tibhirine, et frère Christophe, dont les écrits ont été publiés, nous ne connaissions aucun écrit de frère Luc, pourtant homme cultivé, lisant les classiques, aimant la belle musique, comme en témoigne le film de Xavier Beauvoir. Mais comment ce trappiste, ne se dispensant d’aucune obligation de la vie monastique, prenant sa part des travaux domestiques à l’intérieur du monastère, assurant jusqu’à cent consultations quotidiennes dans son dispensaire, aurait-il pu se mettre de longues heures à une table pour rédiger des précis d’oraison ou des livres de théologie?

Ce que l’on trouve dans « Prier 15 jours » ce sont donc des « flèches » envoyées vers le ciel par frère Luc. Écrites probablement au cours de ses Lectio Divina en marge de sa Bible, de son missel ou de livres d’auteurs spirituels, elles témoignent de la méditation et de la contemplation de frère Luc. François Buet, prêtre de l’Institut « Notre-Dame de Vie » et médecin en soins palliatifs dans une clinique de Marseille[1], auteur de ce « Prier 15 jours », a déchiffré et rassemblé ces notations éparses dans le but de nous faire découvrir la profonde spiritualité de ce grand priant que fut frère Luc.

 Ce petit livre de spiritualité est une pure merveille. D’une lecture accessible il peut nous accompagner pour avancer dans les âges de la vie et dans ceux de la vie spirituelle vers « la sérénité » jusqu’au jour de notre mort où « nous n’aurons pas peur », car « La mort, c’est Dieu » écrivait frère Luc.

 Quinze thèmes de méditations nous sont proposés dans ce « Prier 15 jours avec frère Luc » selon la méthode de tous les ouvrages de cette collection.

 Dès le premier jour l’auteur nous introduit dans la prière contemplative de frère Luc qui au soir d’une journée bien remplie se fait « Mendiant de Dieu ».

« Mon Sauveur…laisse-moi venir à toi. Laisse-moi m’absorber, m’abîmer en ta présence. Que ton cœur seul parle à mon cœur ».

« Le mendiant de Dieu s’abandonne à cet arbitraire divin dont il dépend tout entier »

« Aucune méthode, aucune technique, aucun art ne nous apportent Dieu si nous n’acceptons pas d’aller à lui, en le mendiant, et de mériter la béatitude de ceux qui ont une âme de pauvre »

Mais en chacun de nous une part athée, agnostique a du mal à croire. C’est une expérience universelle à laquelle frère Luc n’échappe pas. Il confesse :

« Je n’aime pas Dieu… Je n’aime pas ce Dieu qui m’aime. L’aveu, c’est de découvrir cela et de le dire à Dieu dans une humble confession : Tu es l’Amour dont je suis tout incapable si tu ne donnes la capacité de t’aimer».

Pourtant notre Dieu miséricordieux nous aime en raison même de nos faiblesses.

« Dieu aime ceux qui attendent le plus de lui ».

«  Au jugement, ce qui nous sera demandé d’abord : As-tu cru que Dieu t’aimait, toi  ?Quand j’arriverai à croire que Dieu m’aime […] je connaîtrai la mesure de son invraisemblable amour ».

« Et Toi, Tu viens à moi »

Frère Luc a longuement médité sur l’humanité du Christ qui prend soin de l’humanité blessée et en fait une création nouvelle. Aller à la rencontre de l’autre c’est vivre ce que le Christ a vécu.

« S’il y a Christ, c’est qu’il n’y a pas à chercher Dieu hors de l’homme, hors des autres hommes […] Le Christ accomplit son voyage vers l’homme debout : il guérit, nourrit, remet en route les personnes bloquées, réinsère les exclus dans la communauté […] Il visite l’horrible et l’infâme, il descend aux enfers de l’homme.

Rencontre avec le Tout-Autre et avec l’autre.

« Les hommes croient qu’il faut d’abord aimer les hommes et ensuite Dieu. Moi aussi j’ai fait comme cela, mais cela ne sert à rien. Quand au contraire j’ai commencé d’aimer Dieu, dans cet amour de Dieu j’ai trouvé mon prochain. Dans cet amour de Dieu mes ennemis sont aussi devenus mes amis »

Frère Luc nous rappelle que pour rencontrer l’autre il faut d’abord rencontrer le Tout-Autre et pour cela consentir à quitter notre « ego ».

« Le soleil de notre vie se définit comme sortie de soi, car rester en soi équivaut à demeurer dans l’orbite du mortel ».

« Chaque fois que nous quittons le souci de nous-mêmes pour le souci des autres, nous vivons cette foi, qui est, peut-être à notre insu, foi en Dieu : Perdre sa vie pour le Christ. »

« …Le Christ n’existe pas pour lui-même et c’est pour cela que nous trouvons notre salut en existant pour lui ; c’est-à-dire pour ses frères qui sont les nôtres ».

« Aimer, c’est faire exister l’autre »

« C’est en nous penchant vers la détresse des pauvres, des malades, des pécheurs, de tous les hommes, que nous pouvons poser notre doigt sur la marque des clous, plonger nos mains dans le côté percé, acquérir la conviction personnelle de la résurrection et de la présence réelle (sans confusion d’essence) de Jésus-Christ dans son corps mystique et dire avec Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu ».

Dans ce passage sublime qu’il nomme « Transfiguration », frère Luc exprime comment le malade et toute personne vulnérable sont visage du Christ pour celui qui le soigne.

« Aimer, c’est faire exister l’autre, c’est peut-être l’écouter au lieu de parler, recevoir de lui au lieu de vouloir donner. Peut-être attend-il que j’aie besoin de lui ».

Frère Luc ne se considère que comme un pauvre parmi les pauvres desquels il reçoit autant qu’il leur apporte.

« Une parole brûlante ».

« Seigneur, tu ne nous parles plus en paraboles […] mais par des évènements, des signes. Chaque jour est un livre de signes : rencontres, contrariétés, difficultés, conversation. Mes yeux ne sont pas assez ouverts pour voir le signe que tu m’adresses ».

Frère Luc vit la spiritualité de l’évènement où chaque signe, chaque évènement sont l’occasion d’une rencontre personnelle avec le Verbe à travers sa Parole brûlante :

« Ce n’est pas en prêchant que l’on témoigne de la manière la plus efficace. C’est en brûlant intérieurement ». 

« Accepter d’être vulnérable »

Frère Jean-Pierre, le confesseur de frère Luc confie combien celui-ci souffrait de ses propres limites et des limites de ses actions. Mais ce sont elles qui lui ont permis d’avoir une confiance éperdue en la Miséricorde de Dieu et qui le rendait sensible à tant de détresses.

« Accepter de n’être que poussière, de n’être pas nécessaire, d’être vulnérable et d’avoir besoin d’un Dieu qui nous permette de supporter de n’être qu’un homme. »

L’expérience de la vulnérabilité ne doit pas nous faire peur car la rencontre avec le Christ se fait par le bas, par l’expérience de notre pauvreté, l’expérience que sans lui nous ne pouvons rien faire.

« Une seule chose crée un obstacle comme invincible à Dieu même. C’est la suffisance, la sensation de plénitude. L’attitude de celui qui veut s’accomplir lui-même, réaliser sa perfection, accumuler ses mérites, achever ses vertus. Nulle place en son cœur pour le désir. Nul vide ne crée un appel. Nul manque, nulle fissure par où pourrait passer la grâce. Nul moyen de combler une âme fermée sur une possession jalouse de ses biens spirituels. C’est le pire des dangers ».

L’humilité de frère Luc

« Le jour où j’accepterai avec joie que l’on dise de moi : il n’a rien de remarquable, ce jour où je serai vraiment humble, ce jour-là […] je pourrai, même dans la solitude, devenir ‘l’homme pour les autres’ ».

L’Eucharistie : un avec Dieu

L’eucharistie que frère Luc partageait avec ses frères en s’extrayant de son dispensaire était le centre de sa journée et son lieu principal de ressourcement. Il était bouleversé par ce Dieu qui se fait nourriture pour se laisser manger et habiter au plus profond de notre cœur et nous donner sa vie.

« On va communier, on va manger le pain de Dieu, mais c’est à des pécheurs qu’il va être distribué. C’est toujours le festin chez Lévi, c’est toujours le scandale des justes. Il mange avec des pécheurs.» 

« Pécheurs perpétuellement pardonnés »

« Réjouissons-nous d’être pécheurs, mais pécheurs perpétuellement hissés au-delà de notre péché ».

L’expérience de la miséricorde de Dieu est au cœur de la spiritualité de Thibirine Frère Luc l’a expérimentée tout au long de sa vie, en particulier dans le sacrement de la réconciliation qui était pour lui une véritable rencontre avec le Christ.

« Le pardon de Dieu, c’est la main du Christ qui se tend vers nous et qui nous fait sortir de l’eau. » 

Sainteté

« L’essentiel n’est pas de réussir selon les mesures de la terre, mais de devenir un homme réel, un homme douloureux, mais plein de joie, créateur de joie »

« La sainteté est pour tous, comme le pain est pour tous. La sainteté pour les chrétiens, c’est tout simplement de laisser vivre Jésus-Christ en nous-mêmes. Pour moi, vivre c’est le Christ.»

Pour frère Luc la sainteté n’est autre qu’une humanité pleinement vécue dans l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui fait les saints et qui construit sans cesse son Eglise.

Mort et résurrection

« La mort c’est Dieu. La vie éternelle n’est pas située après la mort, mais elle est présente au cœur de notre existence. La Résurrection, je ne crois qu’à ça. Je ne crois pas plus à la mort qu’à la puissance de ce monde.

Nous n’aurons pas peur car en franchissant le seuil angoissant de la mort, nous trouvons le Christ qui nous introduit dans la maison du Père. »

Frère Luc nous ouvre un chemin d’espérance : il a la certitude que la mort n’est qu’un passage vers l’Amour, et, depuis la Résurrection du Christ, un passage vers une nouvelle vie, la vraie Vie.

Le moine

« Le moine n’est pas un convertisseur – il est un témoin – témoin devant Dieu. »

« Le monastère est un ascenseur ; on ne dort pas dans cet ascenseur, on se souvient de celui qui attend à la porte.» 

Frère Luc est un moine à cent pour cent. Son statut de frère convers ne le met pas en marge, bien au contraire. Il est un repère sûr pour la communauté et celui que le prieur consulte très souvent même si leurs points de vue peuvent être divergents.

Au cours de l’homélie que frère Christian prononce en l’honneur des 80 ans de frère Luc il lui disait :

« Merci d’être là, tel quel, comme une promesse tranquille du jour à venir, et le signe vivant qu’il est déjà commencé dans le don d’un beau couchant… Merci d’être ici et maintenant, entre nous ce liant de l’un à l’autre ».

Le médecin

« Le médecin est le plus souvent seul, la certitude qu’il demeure seul avec le patient qu’il soigne, seul avec lui-même. Rencontre de deux solitudes. Tout homme lucide est angoissé […] La lassitude certains jours envahit mon âme. »

A la solitude du médecin s’ajoutait pour frère Luc la souffrance de ne pouvoir venir en aide aux souffrances physique, psychologique, sociale, spirituelle des autres Toutes ces souffrances le Christ les a traversées avec nous. Il vient nous rejoindre et nous toucher au plus profond de notre existence blessée. Laissons-nous toucher par cet « universel Baiser » du Christ qui nous a aimés jusqu’à l’extrême.

Dialogue interreligieux : une Visitation

« Le mystère marial par excellence qui doit être vécu auprès des populations musulmanes est celui de la Visitation[2] »

C’est en vivant de ce mystère de la Visitation que la communauté de Tibhirine a pratiqué le dialogue interreligieux. Dans un simple et prolongé « vivre ensemble » les moines ont réussi cette rencontre d’abord existentielle avant d’être théologique, témoignant ainsi qu’un dialogue est possible.

Ce mystère de la Visitation frère Luc l’a vécu pour la dernière fois la nuit du 26 au 27 mars 1996 lors de la dernière « visitation » des « frères de la montagne » qui enlevèrent ce vieil homme de 82 ans, malade du cœur et des poumons.

« Un homme âgé n’est qu’une chose misérable, à moins que son âme ne chante » a écrit frère Luc.

Nul doute que l’instant ultime de sa mort fut pour ce pur contemplatif celui d’un dernier chant de louange pour son Dieu avec lequel il attendait la rencontre.

«  Pour le chrétien la mort ne peut être l’objet de terreur, puisqu’elle est rencontre, face à face, avec ce Dieu qu’il a espéré dans les épreuves. »

Recension rédigée par Sr. Charline

[1] Voir « Entretien avec P. François Buet, médecin, prêtre de l’Institut Notre-Dame-de-vie » La Croix, samedi 19, dimanche 20, lundi 21 avril 2014

[2] Citation empruntée par frère Luc au père Jean-Mohammed Abd-el-Jalil religieux franciscain, converti au christianisme, auteur de « Marie et l’Islam ».