Prier 15 jours avec frère Luc (Recension)

PRIER 15 JOURS

Prier 15 jours fr. Luc

AVEC FRERE LUC, MOINE ET MEDECIN A TIBHIRINE

Magnifiquement interprété par Michael Lonsdale dans le film «  Des hommes et des Dieux » qui de nous peut encore dire aujourd’hui qu’elle n’a jamais entendu parler de Fère Luc ce moine trappiste, médecin, vivant au monastère Notre-Dame de l’Atlas, dans le village de Tibhirine situé près de Médéa à 80 km d’Alger.

Contrairement à Christian de Chergé, le prieur de Tibhirine, et frère Christophe, dont les écrits ont été publiés, nous ne connaissions aucun écrit de frère Luc, pourtant homme cultivé, lisant les classiques, aimant la belle musique, comme en témoigne le film de Xavier Beauvoir. Mais comment ce trappiste, ne se dispensant d’aucune obligation de la vie monastique, prenant sa part des travaux domestiques à l’intérieur du monastère, assurant jusqu’à cent consultations quotidiennes dans son dispensaire, aurait-il pu se mettre de longues heures à une table pour rédiger des précis d’oraison ou des livres de théologie?

Ce que l’on trouve dans « Prier 15 jours » ce sont donc des « flèches » envoyées vers le ciel par frère Luc. Écrites probablement au cours de ses Lectio Divina en marge de sa Bible, de son missel ou de livres d’auteurs spirituels, elles témoignent de la méditation et de la contemplation de frère Luc. François Buet, prêtre de l’Institut « Notre-Dame de Vie » et médecin en soins palliatifs dans une clinique de Marseille[1], auteur de ce « Prier 15 jours », a déchiffré et rassemblé ces notations éparses dans le but de nous faire découvrir la profonde spiritualité de ce grand priant que fut frère Luc.

 Ce petit livre de spiritualité est une pure merveille. D’une lecture accessible il peut nous accompagner pour avancer dans les âges de la vie et dans ceux de la vie spirituelle vers « la sérénité » jusqu’au jour de notre mort où « nous n’aurons pas peur », car « La mort, c’est Dieu » écrivait frère Luc.

 Quinze thèmes de méditations nous sont proposés dans ce « Prier 15 jours avec frère Luc » selon la méthode de tous les ouvrages de cette collection.

 Dès le premier jour l’auteur nous introduit dans la prière contemplative de frère Luc qui au soir d’une journée bien remplie se fait « Mendiant de Dieu ».

« Mon Sauveur…laisse-moi venir à toi. Laisse-moi m’absorber, m’abîmer en ta présence. Que ton cœur seul parle à mon cœur ».

« Le mendiant de Dieu s’abandonne à cet arbitraire divin dont il dépend tout entier »

« Aucune méthode, aucune technique, aucun art ne nous apportent Dieu si nous n’acceptons pas d’aller à lui, en le mendiant, et de mériter la béatitude de ceux qui ont une âme de pauvre »

Mais en chacun de nous une part athée, agnostique a du mal à croire. C’est une expérience universelle à laquelle frère Luc n’échappe pas. Il confesse :

« Je n’aime pas Dieu… Je n’aime pas ce Dieu qui m’aime. L’aveu, c’est de découvrir cela et de le dire à Dieu dans une humble confession : Tu es l’Amour dont je suis tout incapable si tu ne donnes la capacité de t’aimer».

Pourtant notre Dieu miséricordieux nous aime en raison même de nos faiblesses.

« Dieu aime ceux qui attendent le plus de lui ».

«  Au jugement, ce qui nous sera demandé d’abord : As-tu cru que Dieu t’aimait, toi  ?Quand j’arriverai à croire que Dieu m’aime […] je connaîtrai la mesure de son invraisemblable amour ».

« Et Toi, Tu viens à moi »

Frère Luc a longuement médité sur l’humanité du Christ qui prend soin de l’humanité blessée et en fait une création nouvelle. Aller à la rencontre de l’autre c’est vivre ce que le Christ a vécu.

« S’il y a Christ, c’est qu’il n’y a pas à chercher Dieu hors de l’homme, hors des autres hommes […] Le Christ accomplit son voyage vers l’homme debout : il guérit, nourrit, remet en route les personnes bloquées, réinsère les exclus dans la communauté […] Il visite l’horrible et l’infâme, il descend aux enfers de l’homme.

Rencontre avec le Tout-Autre et avec l’autre.

« Les hommes croient qu’il faut d’abord aimer les hommes et ensuite Dieu. Moi aussi j’ai fait comme cela, mais cela ne sert à rien. Quand au contraire j’ai commencé d’aimer Dieu, dans cet amour de Dieu j’ai trouvé mon prochain. Dans cet amour de Dieu mes ennemis sont aussi devenus mes amis »

Frère Luc nous rappelle que pour rencontrer l’autre il faut d’abord rencontrer le Tout-Autre et pour cela consentir à quitter notre « ego ».

« Le soleil de notre vie se définit comme sortie de soi, car rester en soi équivaut à demeurer dans l’orbite du mortel ».

« Chaque fois que nous quittons le souci de nous-mêmes pour le souci des autres, nous vivons cette foi, qui est, peut-être à notre insu, foi en Dieu : Perdre sa vie pour le Christ. »

« …Le Christ n’existe pas pour lui-même et c’est pour cela que nous trouvons notre salut en existant pour lui ; c’est-à-dire pour ses frères qui sont les nôtres ».

« Aimer, c’est faire exister l’autre »

« C’est en nous penchant vers la détresse des pauvres, des malades, des pécheurs, de tous les hommes, que nous pouvons poser notre doigt sur la marque des clous, plonger nos mains dans le côté percé, acquérir la conviction personnelle de la résurrection et de la présence réelle (sans confusion d’essence) de Jésus-Christ dans son corps mystique et dire avec Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu ».

Dans ce passage sublime qu’il nomme « Transfiguration », frère Luc exprime comment le malade et toute personne vulnérable sont visage du Christ pour celui qui le soigne.

« Aimer, c’est faire exister l’autre, c’est peut-être l’écouter au lieu de parler, recevoir de lui au lieu de vouloir donner. Peut-être attend-il que j’aie besoin de lui ».

Frère Luc ne se considère que comme un pauvre parmi les pauvres desquels il reçoit autant qu’il leur apporte.

« Une parole brûlante ».

« Seigneur, tu ne nous parles plus en paraboles […] mais par des évènements, des signes. Chaque jour est un livre de signes : rencontres, contrariétés, difficultés, conversation. Mes yeux ne sont pas assez ouverts pour voir le signe que tu m’adresses ».

Frère Luc vit la spiritualité de l’évènement où chaque signe, chaque évènement sont l’occasion d’une rencontre personnelle avec le Verbe à travers sa Parole brûlante :

« Ce n’est pas en prêchant que l’on témoigne de la manière la plus efficace. C’est en brûlant intérieurement ». 

« Accepter d’être vulnérable »

Frère Jean-Pierre, le confesseur de frère Luc confie combien celui-ci souffrait de ses propres limites et des limites de ses actions. Mais ce sont elles qui lui ont permis d’avoir une confiance éperdue en la Miséricorde de Dieu et qui le rendait sensible à tant de détresses.

« Accepter de n’être que poussière, de n’être pas nécessaire, d’être vulnérable et d’avoir besoin d’un Dieu qui nous permette de supporter de n’être qu’un homme. »

L’expérience de la vulnérabilité ne doit pas nous faire peur car la rencontre avec le Christ se fait par le bas, par l’expérience de notre pauvreté, l’expérience que sans lui nous ne pouvons rien faire.

« Une seule chose crée un obstacle comme invincible à Dieu même. C’est la suffisance, la sensation de plénitude. L’attitude de celui qui veut s’accomplir lui-même, réaliser sa perfection, accumuler ses mérites, achever ses vertus. Nulle place en son cœur pour le désir. Nul vide ne crée un appel. Nul manque, nulle fissure par où pourrait passer la grâce. Nul moyen de combler une âme fermée sur une possession jalouse de ses biens spirituels. C’est le pire des dangers ».

L’humilité de frère Luc

« Le jour où j’accepterai avec joie que l’on dise de moi : il n’a rien de remarquable, ce jour où je serai vraiment humble, ce jour-là […] je pourrai, même dans la solitude, devenir ‘l’homme pour les autres’ ».

L’Eucharistie : un avec Dieu

L’eucharistie que frère Luc partageait avec ses frères en s’extrayant de son dispensaire était le centre de sa journée et son lieu principal de ressourcement. Il était bouleversé par ce Dieu qui se fait nourriture pour se laisser manger et habiter au plus profond de notre cœur et nous donner sa vie.

« On va communier, on va manger le pain de Dieu, mais c’est à des pécheurs qu’il va être distribué. C’est toujours le festin chez Lévi, c’est toujours le scandale des justes. Il mange avec des pécheurs.» 

« Pécheurs perpétuellement pardonnés »

« Réjouissons-nous d’être pécheurs, mais pécheurs perpétuellement hissés au-delà de notre péché ».

L’expérience de la miséricorde de Dieu est au cœur de la spiritualité de Thibirine Frère Luc l’a expérimentée tout au long de sa vie, en particulier dans le sacrement de la réconciliation qui était pour lui une véritable rencontre avec le Christ.

« Le pardon de Dieu, c’est la main du Christ qui se tend vers nous et qui nous fait sortir de l’eau. » 

Sainteté

« L’essentiel n’est pas de réussir selon les mesures de la terre, mais de devenir un homme réel, un homme douloureux, mais plein de joie, créateur de joie »

« La sainteté est pour tous, comme le pain est pour tous. La sainteté pour les chrétiens, c’est tout simplement de laisser vivre Jésus-Christ en nous-mêmes. Pour moi, vivre c’est le Christ.»

Pour frère Luc la sainteté n’est autre qu’une humanité pleinement vécue dans l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui fait les saints et qui construit sans cesse son Eglise.

Mort et résurrection

« La mort c’est Dieu. La vie éternelle n’est pas située après la mort, mais elle est présente au cœur de notre existence. La Résurrection, je ne crois qu’à ça. Je ne crois pas plus à la mort qu’à la puissance de ce monde.

Nous n’aurons pas peur car en franchissant le seuil angoissant de la mort, nous trouvons le Christ qui nous introduit dans la maison du Père. »

Frère Luc nous ouvre un chemin d’espérance : il a la certitude que la mort n’est qu’un passage vers l’Amour, et, depuis la Résurrection du Christ, un passage vers une nouvelle vie, la vraie Vie.

Le moine

« Le moine n’est pas un convertisseur – il est un témoin – témoin devant Dieu. »

« Le monastère est un ascenseur ; on ne dort pas dans cet ascenseur, on se souvient de celui qui attend à la porte.» 

Frère Luc est un moine à cent pour cent. Son statut de frère convers ne le met pas en marge, bien au contraire. Il est un repère sûr pour la communauté et celui que le prieur consulte très souvent même si leurs points de vue peuvent être divergents.

Au cours de l’homélie que frère Christian prononce en l’honneur des 80 ans de frère Luc il lui disait :

« Merci d’être là, tel quel, comme une promesse tranquille du jour à venir, et le signe vivant qu’il est déjà commencé dans le don d’un beau couchant… Merci d’être ici et maintenant, entre nous ce liant de l’un à l’autre ».

Le médecin

« Le médecin est le plus souvent seul, la certitude qu’il demeure seul avec le patient qu’il soigne, seul avec lui-même. Rencontre de deux solitudes. Tout homme lucide est angoissé […] La lassitude certains jours envahit mon âme. »

A la solitude du médecin s’ajoutait pour frère Luc la souffrance de ne pouvoir venir en aide aux souffrances physique, psychologique, sociale, spirituelle des autres Toutes ces souffrances le Christ les a traversées avec nous. Il vient nous rejoindre et nous toucher au plus profond de notre existence blessée. Laissons-nous toucher par cet « universel Baiser » du Christ qui nous a aimés jusqu’à l’extrême.

Dialogue interreligieux : une Visitation

« Le mystère marial par excellence qui doit être vécu auprès des populations musulmanes est celui de la Visitation[2] »

C’est en vivant de ce mystère de la Visitation que la communauté de Tibhirine a pratiqué le dialogue interreligieux. Dans un simple et prolongé « vivre ensemble » les moines ont réussi cette rencontre d’abord existentielle avant d’être théologique, témoignant ainsi qu’un dialogue est possible.

Ce mystère de la Visitation frère Luc l’a vécu pour la dernière fois la nuit du 26 au 27 mars 1996 lors de la dernière « visitation » des « frères de la montagne » qui enlevèrent ce vieil homme de 82 ans, malade du cœur et des poumons.

« Un homme âgé n’est qu’une chose misérable, à moins que son âme ne chante » a écrit frère Luc.

Nul doute que l’instant ultime de sa mort fut pour ce pur contemplatif celui d’un dernier chant de louange pour son Dieu avec lequel il attendait la rencontre.

«  Pour le chrétien la mort ne peut être l’objet de terreur, puisqu’elle est rencontre, face à face, avec ce Dieu qu’il a espéré dans les épreuves. »

Recension rédigée par Sr. Charline

[1] Voir « Entretien avec P. François Buet, médecin, prêtre de l’Institut Notre-Dame-de-vie » La Croix, samedi 19, dimanche 20, lundi 21 avril 2014

[2] Citation empruntée par frère Luc au père Jean-Mohammed Abd-el-Jalil religieux franciscain, converti au christianisme, auteur de « Marie et l’Islam ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s