Marie métisse du monde

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La Dormition de la Vierge. 1495. 
Bois polychrome. 
Eglise abbatiale de la Trinité 
de Fécamp (Seine-Maritime).

La Vierge repose paisiblement sur un lit drapé 
d’un riche brocart aux lourds plis, 
parsemés de fleurons. 
Saint Pierre, lit la prière des morts 
et tient dans sa main droite l’aspersoir.

Mémoires de ceux que nous avons aimés. Qui se sont endormis pour toujours. Des traces de leur tendresse se sont inscrites dans notre chair. Empreintes de douceur qui nous protègent, nous guérissent dans nos douleurs d’aujourd’hui. Fidélité aimante à toute épreuve jusque celle de la mort.

Marie, femme pour nos histoires sinueuses. Douceur tenace, liens sûrs. Comme ceux qui raconte l’évangile de ce jour. Nous imaginons peut-être l’Assomption comme un événement grandiose, où s’ouvre le ciel en recevant la vierge. Où elle est couronnée de gloire et de beauté, comme je l’admire dans la peinture de Fra Angelico et de la Renaissance. Mais ce jour est plus humble. Une jeune fille enceinte de Dieu même par l’enfant qu’elle porte, qui vient de dire à un ange « que tout se passe pour moi selon ta parole », (Lc 1, 38) part rapidement visiter une autre femme. Sa cousine, qui se croyait trop vieille et délaissée dans sa stérilité (1, 36). Car elle aussi attend un enfant, l’inespéré. Marie entreprend donc un long voyage pour visiter et soutenir Élisabeth. La solennité de l’Assomption — selon la traduction latine : « enlever », « s’adjoindre » — trouve sa vérité dans un modeste récit, celui d’une Visitation. Histoire de femmes, de solidarité, de fidélité, de bénédiction.

Marie, première des croyantes, reconnue ainsi par sa cousine Élisabeth : « La mère de mon Seigneur vient jusqu’à moi ». Depuis le Ve siècle, l’Eglise célèbre avec ferveur Marie qui, jusqu’en sa chair, entre dans la vie éternelle et vit dans la gloire de Dieu, dans l’éternelle proximité de son fils. Son fils et son Dieu. Marie, mère car elle a écouté la parole, l’a retenue en son être, l’a vécue en toute sa chair, jusqu’en ce jour où à trois heures il faisait nuit : celle de la mort de son fils unique. Chacun peut devenir la mère du Seigneur : en le recevant en sa vie intégralement, lui, la vérité et la vie. Lui, le fils, ami de ceux qui se croient loin et désolés. Destinée offerte à tous, femmes et hommes, juifs et païens… Une unique condition : écouter. Entendre jusqu’en ses entrailles celui qui frappe doucement et attend. Avoir de l’espace en soi. Voilà pourquoi les arrogants et ceux qui croient posséder le monde, ou leur vie, ne peuvent y consentir. Car il n’y a aucune place dans l’auberge de leur cœur. Elle affiche complet depuis longtemps.

Depuis les premiers temps de l’Eglise, c’est toujours la même histoire. Du Mexique à la Pologne, de Madagascar au Togo, ou à Paris, Rocamadour ou Lourdes, et sous tant de cieux, Marie est choyée, priée, bénie. Non comme une sorte de déesse. Mais parce qu’elle est la sœur de chacun, son proche. Métisse en quelque sorte, des couleurs du monde, des cœurs, des histoires et des croyances.

Affection et protection de toujours, depuis l’heure où Jésus lui dit « Mère voici ton fils » en parlant de Jean, le disciple et l’ami, qui la prit chez lui. En cette heure, la fatalité a été renversée. Nous ne sommes pas seuls et l’histoire n’est pas close, fermée à triple tour sur nos malheurs pourtant parfois si violents. Marie ne craint rien de nos douleurs ou de nos errements. Elle peut tout entendre, tout porter vers son Fils.

Luc nous enjoint de suivre ce que Marie accomplit aujourd’hui : aller visiter les hommes qui se croient délaissés, abandonnés des hommes comme de Dieu. La mission de l’Eglise en fidélité à la dormition de Marie, n’est autre que l’humble compagnonnage avec toute humanité. Grâce à la force que nous offre les entrailles aimantes de Marie.

Véronique Margron op

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