Vivre transfiguré

Entre la fête de la fête de la Transfiguration hier et la fête de notre bienheureux père Dominique demain, nous vous offrons cette méditation de Véronique, publiée il y a quelques années dans le Rosaire de lumière (Cerf).

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La Transfiguration      Luc 9, 28-36

 

 

 

Le Christ vient d’annoncer que le Royaume est tout proche, si imminent que certains le contempleront de leur vivant (9, 27). Juste auparavant (v. 22), c’était la première annonce si déroutante de la Passion : « le Fils de l’homme doit souffrir beaucoup, être rejeté… être mis à mort, et le troisième jour, ressusciter. »

Jésus se retire dans la montagne. Un lieu si essentiel dans la vie du Christ. Déjà une première fois il s’y était isolé, toute une nuit, seul, pour prier son Père. Le lendemain, il appelait les Douze. La montagne. Lieu de la rencontre, de la prière. Site où, depuis Moïse et Élie, le prophète s’adresse à Dieu et écoute ce que Celui-ci attend de lui. La montagne, espace de silence et de beauté qui ne s’offre qu’à celui qui accepte d’en parcourir le chemin, la montée, la fatigue. Même si aujourd’hui les plus fortunés peuvent se faire déposer au sommet de l’Himalaya, il reste que c’est par les pieds que la montagne s’approche, par tout le corps qui doucement épouse son rythme, accepte de passer par les itinéraires qu’elle propose à qui lui rend visite ; un corps qui doit entendre quel est son pas et ne peut aller au-delà. La montagne n’est pas un lieu interdit comme si la prière de Jésus nous devenait alors inaccessible, mais un espace recueilli qui s’apprivoise, chacun avec ce qu’il peut de possibilité. Une douce école se propose ici à nous. La prière ne s’ouvre pas à marche forcée, imposée, dont le tempo serait donné par d’autres. Le temps accéléré du monde occidental – celui dont le bruit du temps présent veut nous faire croire que c’est là le vrai et le seul – n’est pas celui de la prière, et sans doute pas davantage le temps de la vie. Aller prier à la montagne c’est accueillir la patience, la persévérance douce et tenace du marcheur comme du priant. La rencontre du Dieu vivant ne s’offre pas comme s’impose un produit commercial, ni même comme une leçon apprise. Elle implore le rythme de notre respiration longue. Ainsi chacun de nous peut partir se retirer en montagne. Là où tout notre corps tente d’être présent au silence, à l’attente. Là où notre cœur écoute son battement, et l’entend se faire régulier, comme attentif à une autre rencontre. Des hommes et des femmes, nombreux, priants de tous les temps se sont retirés dans les montagnes du monde, en mémoire de cette page d’évangile. Quand nous faisons cette même démarche, dans nos maisons, nos vies simples, nous les retrouvons aussi, et soyons sûrs qu’ils nous portent.

Car la montagne où Jésus se rend n’est pas loin des hommes comme si les révélations devaient se faire à l’écart du monde et de son bruit de vie. Non, elle est présente au cœur de chacun, s’il le souhaite, là où il se trouve, dans les conditions de vie, de santé qui sont les siennes : entrer dans ce silence si essentiel où Dieu vient au cœur. Pause habitée de beauté, paix qui peut se trouver en tous lieux des hommes. Avec le Christ c’est la montagne elle-même qui est descendue chez les gens afin que chacun puisse s’y recueillir, ouvrir les yeux au-dedans de lui-même, simplement.

 

Jésus emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean. Peu de temps auparavant, il avait pris avec lui les trois même. C’était dans la maison de Jaïre, chef de la synagogue, dont la fille unique venait de mourir. (8, 40-55) L’enfant s’était relevée de son sommeil – pourtant sans retour – par la seule force de la parole de Jésus. Pierre, Jacques et Jean avaient ainsi été les témoins du pouvoir du Jésus sur la mort. Puissance qu’il signera définitivement au matin de Pâques. Ces trois disciples portaient dans leur cœur, sans le comprendre véritablement, le bouleversement provoqué par ce miracle hors du commun. Jésus était plus qu’un prophète, plus qu’un thaumaturge. Pierre l’avait d’ailleurs déclaré après cette scène et une multiplication de pain « tu es le Christ de Dieu » (9, 20). Ce que cette mention de la présence de Pierre, Jacques et Jean paraît alors nous indiquer c’est l’ouverture de leur esprit : Ils seront plus sensibles que d’autres pour reconnaître le sens de ce qui va se produire sous leurs yeux. Ici encore, un indice est offert à notre propre vie de foi. N’est-ce pas en reliant les événements, en tentant de pressentir comment la présence de notre Dieu se dessine dans nos existences, que nous pourrons nous laisser saisir plus profondément par le mystère de la transfiguration ? Percevoir autrement les réalités du monde ; croire, en tant d’histoires défigurées, que le Christ vient les visiter, et les sauver.

 

C’est dans la prière que son visage « devint autre, et son vêtement d’une blancheur fulgurante ». Dans l’oraison, la nuit, sur une montagne. Jésus est proche de son Père, comme quand il s’était retiré avant d’appeler les Douze. L’expression utilisée par l’évangéliste nous renvoie à de nombreux textes du Premier Testament qui relatent la résurrection des Justes. Par exemple dans le livre de Daniel : « je levai les yeux pour regarder. Voici : Un homme vêtu de lin, les reins ceints d’or pur, son corps avait l’apparence de la chrysolite, son visage, l’aspect de l’éclair » (Daniel 10, 5-6) ou un peu plus loin, comme annonce de résurrection : « Les sages resplendiront comme la splendeur du firmament » (12, 2-3). La description de Luc correspond ainsi à une des façons d’exprimer, dans certains courants du judaïsme, cette foi en la résurrection. Dans un écrit un peu postérieur aux évangiles, l’Apocalypse syriaque de Baruch, se trouvent ces paroles magnifiques « la splendeur des justes sera rendue glorieuse lors des transfigurations : l’aspect de leurs visages se changera en une beauté lumineuse, afin qu’ils puissent obtenir le Monde nouveau qui ne meurt pas… Ils ressembleront aux anges, ils seront comparables aux étoiles. Ils emprunteront tous les aspects à leur gré, passant de la beauté à la splendeur, de la lumière à l’éclat de la gloire » (51)

Ainsi, être revêtu de gloire, c’est participer à l’étincelante beauté du Dieu vivant, être élevé à une dignité suréminente. Quant au vêtement blanc, fulgurant, il dit lui aussi, que Jésus est entré dans la sphère céleste. Avant même la gloire pascale, Jésus en est investi. Et c’est dans la prière à son Père que cet éclat se manifeste. N’est-ce pas là pour nous un réconfort, une force ? Cette lumineuse beauté du Christ n’apparaît pas dans des récits de miracles tout à fait inaccessibles à nos possibilités. Non, c’est dans l’intime du dialogue avec son Dieu que le Christ est transfiguré.

Hérode, le tétrarque, se demandait « Quel est-il donc, celui dont j’entends dire de telles choses ? » (9, 9) : la réponse est donnée en cet instant : Il est le Fils, béni du Père, dont le visage d’homme reflète la lumière divine. Car sa demeure est dans le cœur du Père. La transfiguration est une épiphanie : le Dieu vivant se manifeste dans les reflets de son Fils en prière. Simplement en prière. La prière au nom de Jésus, notre prière que le Christ porte vers le Père, ne peut-elle venir nous transfigurer ? Et si lentement, chaotiquement, transformer le monde ? Qu’apparaisse la lumière du Christ en nos vies qui cherchent à aimer comme lui, à espérer avec lui, à prendre courage en lui, à croire en lui, et nos visages, notre singularité, en sont alors transformés. Dans la prière recueillie, respectueuse de nos rythmes, le Dieu vivant vient faire son œuvre, à notre insu. Et il est heureux qu’il en soit ainsi. La prière n’est pas là pour être rentable, pour servir quelques projets, elle est simplement là pour dire notre amour pour le Christ. C’est lui, alors, qui peut accomplir, par elle, jusque toutes choses nouvelles.

Oui, mystère lumineux que celui de cette prière sur la montagne. Le corps tendu – comme le serait l’oreille – non pour entendre quelque réponse à la multitude si légitime de nos questions, mais pauvrement pour être en cet endroit. La vie transfigurée serait-elle ainsi ? : être là, en présence de notre Dieu. Être là avec lui, durant ce que nous avons à faire, à vivre, à peiner parfois. Discrètes transfigurations sans doute ; mais qu’en savons-nous dans le cœur de Dieu ? Qu’en connaissons-nous, même, quant au regard qu’autrui porte alors sur nous. Espérance que nos histoires laissent pressentir la seule véritable transfiguration : celle d’un Dieu fait homme qui ira jusqu’à mourir d’amour. Corps alors défiguré aux yeux des humains, et pourtant déjà si victorieux qu’un centurion romain confessera « sûrement cet homme était fils de Dieu ».

 

Moïse et Élie viennent s’entretenir avec Jésus. La Loi et les Prophètes accueillent le Messie attendu par l’histoire d’Israël. Toute l’Écriture : elle qui s’accomplira dans la Passion du Christ et son relèvement de la mort, comme le Christ lui-même viendra l’expliquer aux voyageurs fatigués et attristés qui se rendaient à Emmaüs : « Commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait. » (Lc 24, 27) Tout est récapitulé et achevé en Christ. Ainsi, en cette nuit de recueillement sur la montagne, la vérité de qui est Jésus, fils de Marie et de Joseph, est annoncée. Invitation pour nous au pèlerinage dans les Écritures, incessant voyage, toujours inattendu, afin d’entrer plus avant, par le travail de l’Esprit, en cette mystérieuse sûreté : le Christ est le cœur de la totalité des Écritures, il en est le terme. Accomplissement qui ouvre notre histoire : celle de l’Église à l’écoute de son seul maître.

 

Les prémices de l’Église que sont les disciples dorment, déjà. Leurs yeux seront à nouveau alourdis de sommeil à l’heure d’une autre transfiguration : quand dans le jardin de l’extrême désolation Jésus sera seul à veiller et prier son Père. Visage marqué de douleur, d’angoisse – transfiguration : car ce seront nos peines, nos craintes, nos peurs qu’il prendra alors avec lui afin que plus personne ne soit délaissé de Dieu en ses moments de malheur. Pierre, Jacques et Jean ont donc bien des difficultés à s’extirper de leurs sommeils et Jésus ne leur en tient pas rigueur. Pierre, le plus prompt à parler, percevant l’inouï de la situation, et sentant que le départ de Moïse et d’Élie laisse présager la fin d’une telle vision réconfortante, cherche à prolonger ce temps unique en construisant trois tentes. Trois tentes, comme la fête des Tentes (Lv 23, 33-36), fête messianique, marquée par la joie, symbole de l’anticipation de la fin de l’histoire. Son lien avec les événements eschatologiques était connu à l’époque de Jésus : « Il arrivera que tous les survivants de toutes les nations qui auront marché contre Jérusalem monteront année après année se prosterner devant le roi le Seigneur Dieu et célébrer la fête des Tentes. » (cf. Zacharie 14, 16). Le récit indique donc que Pierre a bien compris l’importance de l’événement. Il s’agit bien de la fin de l’histoire. Mais celle-ci n’est pas annoncée par le Christ, elle est vécue en lui. Car il commence une autre histoire, celle justement attendu par le peuple : Dieu épousant l’humanité. Les temps nouveaux sont ouverts et non seulement enseignés. Ils commencent avec le Christ et s’accompliront en lui quand « Dieu sera tout en tous ». Nous sommes dans ces temps neufs, avec lui, par lui. Nous sommes les enfants d’un Monde Nouveau, même encore endormis, pas toujours vigilants, le regard parfois perdu dans nos questions et nos doutes. Le Christ ne retient pas ce qu’il a définitivement ouvert au matin de Pâques.

 

Une nuée survint qui le prenait sous son ombre. Signe de la présence de Dieu – symbole de la présence – de sa Demeure (Nb 9, 15- 23) car son adresse est désormais en son Fils bien aimé. C’est lui que le Père nous invite à écouter. L’autorité de Jésus est ainsi plus grande que celle de Moïse et Élie. Être attentif au Christ, c’est pour nous entrer dans ses pas. Ceux qui se rendent en ce lieu du cœur où se tient notre montagne pour le rencontrer. Ceux qui invitent à un amour sans mesure. L’autorité du Christ n’est pas l’adhésion à une formule ou un code, elle se dit en nos existences tâtonnantes qui ne cessent de chercher à mieux croire, espérer, aimer. Mystère lumineux que celui-ci. C’est dans le visage d’un homme en prière que se révèle le Dieu vivant que nous désirons et cherchons. C’est sur nos visages en prière auprès du Christ, visages parfois assoupis, que peut se lire la vérité de notre attachement au Dieu fait homme.

 

Le lendemain de cette expérience si saisissante pour les disciples, Jésus redescend de la montagne. Il retrouve les foules esseulées qui l’espèrent, les malades qui le supplient. Il n’y a pas de rupture entre ces deux pages d’évangile. Le Christ transfiguré durant la prière, confirmé par la voix du Père comme Dieu fait chair, est le même que celui qui se mêle à nouveau à tous ceux qui l’implorent, envers lesquels son cœur de miséricorde ne saurait demeurer insensible. Puissions-nous être assurés que l’humble transfiguration à laquelle nous sommes appelés est alors celle-ci : que peu à peu, dans le mystère de notre prière sans prétention mais présente, nos cœurs se transforment pour vivre eux aussi dans la compassion du Christ. Car la bonté est pareillement un lumineux mystère, là où enfin l’homme n’est plus un loup ni pour lui-même ni pour l’autre homme, mais un ami.

 

Véronique Margron op

Le Rosaire de Lumière, Cerf

 

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