La vie bouleversée (Luc 16, 19-31)

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« Il était une fois un homme… ».

Rien n’est plus vrai qu’un conte : il n’assène pas de définitions mais est riche d’interprétations. Il stimule notre imagination et nous permet d’intégrer le sens des choses, du vrai et du mensonger, du vivre et du mourir, du juste et de l’injuste. Le conte est universel – certains sont vieux de plus de trois mille ans. Il ne connaît ni âge, ni frontière. Il n’est pas fait pour endormir les enfants sages mais pour nous aider à nous transformer.

Alors oui : il était une fois « un homme riche, vêtu de pourpre… »

Outrageusement riche, habillé comme un roi, festoyant chaque jour, ne vivant que pour lui-même, pour ses fêtes, ses vêtements chatoyants et l’accroissement de ses richesses. En dehors de lui, rien, personne. Et surtout pas ce pauvre hère, Lazare, pourtant devant sa porte. Totalement enfermé sur lui-même, il a exclu tout autre visage d’humanité. Croyant pleinement profiter de la vie, il est en vérité comme mort. Absent du lien, du souci, de l’amitié, séparé du bouleversement qui rend la vie véritablement humaine, charnelle. Le riche a creusé son fossé. Celui de sa propre tombe.

C’est bien cela qui l’a éloigné, sans possible retour, du Dieu d’Abraham, de Moïse, des Prophètes. Du Dieu de Jésus. Car notre Dieu est un Dieu des mélanges, vrai homme et vrai Dieu, roi d’humilité, prince, mais de la paix et non du monde. Un Dieu des rencontres : mangeant avec les pécheurs, se laissant aimer par les femmes et toucher par les lépreux. Un Dieu non pas séparé mais de communion, celle du Père avec le Fils avec l’Esprit. Un Dieu bouleversé des larmes de Marthe et de Marie à la mort de leur frère, de la veuve de Naïm à la mort de son fils, de la supplication de son voisin crucifié qui lui demande « souviens-toi de moi ».

Ce Dieu-là est celui de la vie véritable et de la vérité : il n’y a plus de faux-semblants qui tiennent devant la mort. Lazare – en hébreu, « Dieu vient en aide », est emporté par les bras de Dieu – les anges. Dans le cœur d’Abraham, il trouve protection, fraîcheur, amitié. La vie donc.

Quant à l’homme sans visage, l’ex-riche, plus rien ni personne n’a le pouvoir de franchir l’abîme qu’il a creusé sa vie durant. Pas même Abraham. Même ce qui semble un instant du repentir « Père Abraham prends pitié de moi … » est un ordre, comme lui-même a donné des ordres et été obéi par ses serviteurs – « envoie Lazare… ». Mais le monde n’est plus à ses pieds. Aux pauvres désormais est confié le Royaume de Dieu (Luc 6, 20). À ceux qui se savent dépendants, qui se reconnaissent liés les uns aux autres par une même humanité, qui consentent à une vie bouleversée par qui n’est pas comme eux.

Cette parabole n’est pas là pour nous faire peur sur l’enfer et sa fournaise. Elle parle de ce qui importe, maintenant. Ici. Chacun apparaît tel qu’il est. Le decorum du riche a disparu, les stigmates de l’indigence de Lazare aussi. Restent les hommes, en leur vérité.

« La grâce de l’Évangile n’est pas une grâce bon marché », écrivait Dietrich Bonhœffer a qui avait rejoint les rangs de « l’Église confessante » allemande. « Celui-là seul qui crie en faveur des juifs a le droit de chanter du grégorien», proclamait-il en avril 1933.

La grâce – la douceur, autant que la bonté et les largesses de notre Dieu – « coûte », non parce qu’elle pourrait s’acquérir, moins encore s’acheter. La grâce coûte car elle ne va pas sans l’Évangile qu’il faut toujours chercher à nouveau. La vie de Dieu est don, celui d’une vie bouleversée par l’autre humain.

 Véronique Margron  o.p.

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Publié dans La Vie, 22-29 septembre 2016

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Sous l’habit du mendiant

              (Luc 16,19-31 )

La première remarque curieuse qui saute à nos yeux, c’est que dans le récit de la parabole que Jésus nous propose aujourd’hui, le riche n’a pas de nom, donc, chacune ou chacun de nous, peut se reconnaître en lui;  et que par contre, le pauvre s’appelle « Lazare ».  Aussi, il  est intéressant de constater (si mes connaissances sont bonnes), que c’est l’unique fois qu’un personnage de parabole porte un nom concret, et qu’ en plus, le sens de celui-ci est fort significatif, puisqu’en herbeux   El’azar veut dire: « Dieu aide ».

Nous pouvons percevoir déjà   ce qui est reproché au riche: c’est qu’il a mis toute sa confiance dans sa richesse, dans les choses matérielles… et au contraire, ce que Jésus admire dans le pauvre, c’est que ne possédant pas des choses de la terre, il ne compte que sur Dieu pour l’aider.

Lazare, nous dit Jésus, aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche, mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies. Description dramatique et pleine de contrastes puisque à  l’intérieur d’une maison on fait un banquet luxueux, et qu’à l’extérieur c’est vraiment la misère…Entre ces deux situations il y a seulement un portail. Mais justement, celui-ci est comme un abîme qui sépare le riche du pauvre… Ce sont deux univers parallèles à différents: le riche vit dans un monde clos sur lui-même qui ne dépasse pas la porte de sa maison, il semble ne pas s’apercevoir de cet homme qui est dehors, couché devant son portail, couvert de plaies…

La parabole n’explicite pas que le pauvre était vertueux et que le riche était mauvais. Elle dit simplement que l’un était pauvre pauvre et que l’autre était riche. Mais elle explicita que le pauvre mourut et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham et que le riche mourut aussi et on l’enterra. Au séjour des morts il était en proie à la torture.

Le retournement complet des situations est frappant et lourd de conséquences: le pauvre Lazare était comme dans un enfer sur la terre, mais il est maintenant heureux, tandis que le riche qui était comblé, est à présent malheureux. 

Alors, à un moment donné, le riche leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare tout près de lui. Il cria: » Abraham mon père, prends pitié de moi, et envoie Lazare tremper dans l’eau le bout de son doigt, pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise ».  L’inversion des conditions terrestres est bien claire: maintenant c’est le riche qui a besoin du pauvre…

La réponse d’Abraham pour le riche est terrible:  » Tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare le malheur, actuellement il trouve ici la consolation, et toi, c’est ton tour de souffrir ». 

Jésus, par la bouche d’Abraham réaffirme une fois de plus « le privilège des pauvres »:

– souvenons-nous du Magnificat: »Le Seigneur comble de biens les affamés et renvoie les riches les mains vides » (Luc 1,52-53).

– Souvenons-nous des paroles de Jésus à la Synagogue de Nazareth où il explicite bien quel est le programme de sa vie: « Le Seigneur m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Luc 4,18).

– Souvenons-nous aussi d’autres multiples mises en garde, de la part de Jésus, contre le danger des richesses matérielles.

Cette parabole vient éclairer de manière particulier notre présent: les Lazare d’aujourd’hui  sont à nos portes, ils incarnent de manière précise et concrète  la très originale parabole du riche inconscient,  et du pauvre qu’Abraham protège. L’Évangile met en évidence les conséquences d’une telle indifférence. Rappelons-nous, qu‘en convoquant l’année de la Miséricorde, le Pape François a bien mis en valeur les œuvres de Miséricorde corporelles: « donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, assister les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts » ( Misericordiae  Vultus , 15).

En concluant ces réflexions, me viennent à la mémoire quelques pensées d’un chant ancien que j’ai connu en France il y a bien d’années, mais que je trouve très actuelle et en concordance avec cette parabole, étant donné qu’aujourd’hui encore, etant donné ce que nous vivons, Jésus peut nous dire:  

Sous l’habit du mendiant, j’ai frappé à ta porte,

et tu m’as renvoyé sans partager ton pain…

Ouvrier, j’attendais que ta main soit offerte,

mais ton cœur s’est fermé sur ton espoir humain…

 

Paysan, j’ai gravé mon amour dans la terre,

et tu veux tout garder du fruit de tes sillons…

Au vieillard, il fallait le soleil à la porte,

et tu l’as pour mourir, éloigné de ton toit…

 

En tant qu’ami j’avais besoin, qu’un moment tu m’écoutes

mais tu m’as laissé indifférent, dans ma souffrance et solitude…

J’ai vu le feu s’étendre aux quatre coins du monde,

j’ai crié mais en vain, vers ton logis fermé…

 

Soeur Maria Fabiola Velasquez             images

Dimanche 11 septembre (Luc 15, 1-32)

24 dimanche du temps ordinaire

Jésus fait bon accueil aux pécheurs que nous sommes, il mange avec nous, et même… il se donne lui-même à nous en nourriture.

                Ce passage de l’Evangile est le bienvenu en cette année de la miséricorde.

                Bienvenu aussi, en ce moment de la vie du monde où nous avons de la peine à pardonner. Certes, il ne nous revient pas de pardonner aux bourreaux à la place des victimes et de leurs proches. Ce serait leur faire injure. Mais ce qu’infligent à notre monde les fanatismes de toute sorte, les cruautés commises au nom de Dieu et le mode de vie de la peur qui s’installe un peu partout, nous en souffrons toutes et toutes à des degrés divers.

                Or Jésus est venu pour les pécheurs. Pour nous, oui, mais aussi pour les adeptes de Daech, Boko Haram et autres Al Qaeda… Il nous est facile de réagir spontanément  comme les Pharisiens : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs ! »

                Nous prions volontiers pour les victimes et nous avons bien raison, mais prions-nous pour ceux qui torturent et qui tuent ? Peine perdue, me direz-vous, ils sont bien au-delà de toute repentance. Peut-être,  mais pourtant, Jésus a été crucifié pour eux aussi. Le message de la miséricorde s’applique à eux aussi. Qui sait ce qui peut se passer entre Jésus et n’importe quel pécheur, n’importe quand ?

                Qui sait si un jour nous n’entendrons pas cette parole à propos de l’un d’eux : « Ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. » ?

Sr. Marie-Thérèse Perdriault, opIMG_0077

S’asseoir pour la paix (Luc 14, 25-33)

Il y a des moments de l’année où nos agitations sont au maximum : rentrées, fêtes, départs, etc. Pourtant, Jésus nous propose de nous asseoir : pour regarder, évaluer, distinguer. Nous qui sommes pris par le mouvement de vie bien souvent accélérée – tel est en tout cas ce que nous croyons – il est question non seulement de s’arrêter, mais de s’asseoir. Peut-être à l’instar de tant de gens, obligés de s’asseoir par fatigue de routes d’exil, qui n’en finissent plus, et qui ne mènent à nul repos, à nul réconfort. S’asseoir : posture commune de l’humain harassé, mais aussi du pèlerin ou du méditant. S’asseoir nous fait changer de position : quitter l’illusion de parcourir le monde, ou la vie, à une vitesse telle que nous ne voyons rien, en fin de compte. S’asseoir : geste d’humilité devant le temps qui mérite notre attention. Un art pour ne pas regarder nos existences de haut. Pour pouvoir les comprendre, les sentir, peser le juste, il faut être à la bonne hauteur.

« Calculer s’il peut aller jusqu’au bout », dit l’Évangile. Pour Jésus, fils de l’humanité, c’est d’aller au bout de sa vie dont il est question. La donner sans retenue, car il aimera les siens jusqu’au bout de l’amour, du souffle. Là où l’Esprit et la force d’aimer passeront alors à d’autres jusqu’à nous. Pour nous, justement, que signifie aller jusqu’au bout de notre vie ? De nos désirs, de nos joies, de nos quêtes ? Dans l’évangile, on nous parle de la construction d’une tour. Dans la Bible, il y a bien une autre tour que des hommes construisent. Ils ont d’ailleurs le sentiment d’aller très haut : c’est la tour de Babel, bâtie pour qu’il n’y ait qu’un seul peuple – en tout point semblable – protégé des autres, de Dieu même. Cette tour sera brisée, car le monde des humains – pas davantage que celui du cosmos – ne peut vivre dans l’uniformité. La tour de Babel était orgueilleuse, prétentieuse, puissance de destruction des singularités. « Aller jusqu’au bout », à la suite du Christ, veut dire – au contraire de Babel – le partage, le don, l’attention à l’unique. Construire sa vie jusqu’au bout c’est risquer la réalisation d’une tour bizarre. Son architecture mêlerait la Croix, qui relie ciel et terre, et un tombeau renversé, ouvert, qui rassemble les morts et les vivants. L’interrogation nous est ainsi sérieusement adressée, question de vie : que désirons-nous vivre jusqu’au bout ?

Peut-être que la seconde parabole racontée nous propose un art de faire. Car ce qui est proposé au roi du récit, c’est de faire la paix. Ainsi, si nous remontions la lecture – de la fin vers le début du texte proposé – nous pourrions entendre que c’est de concorde dont il est question. Pouvoir aller au bout de la paix, en nous-même, entre nous, en ce temps des hommes toujours déchiré de violences. S’asseoir pour la paix, à l’image de tous les manifestants pacifiques du monde, de Gandhi à Martin Luther King, assis opiniâtrement pour la paix et la justice. Le faire aussi à l’instar de ces millions de déplacés, qui attendent la paix, pour rentrer dans leur pauvre maison. L’interrogation devient alors : comment allons-nous faire la paix ensemble ? Quel est son visage, en nos cœurs parfois taraudés de sentiments contraires ? Voici l’entreprise du disciple de Jésus : faire œuvre de paix, celle qui permet à chacun d’aller au bout de son existence, aimée de Dieu.

Véronique Margron op.        IMG_3138 - Version 2