L’âme, ou la source vive du don

Que valent les hommes ? Que valons-nous, chacune, chacun ?

Voilà bien une question lancinante, dramatique si souvent, en notre temps comme en tout temps.

En effet, hier comme aujourd’hui, les puissants, les bien portants, les « plus sachants » ou encore les blancs, valent plus que les autres. Jusque dans les circonstances tragiques de notre monde, nous ne valons pas tous la même chose : entre les milliers d’anonymes qui meurent sous les bombes, dont on dit juste un nombre approximatif, et les nôtres, de morts tragiques, dont on raconte la vie afin de leur rendre leur visage singulier, aimé. Oui, bien tristement et injustement, sur cette terre, les vies ne valent pas la même chose.

Et pourtant. Dieu lui considère même les moineaux, jusqu’aux cheveux de nos têtes ; le plus précaire, fugitif. L’humain est ainsi sans prix. Non qu’il vaille cher ou pas. Il échappe au commerce.

Notre existence se fait véritablement humaine quand elle est habitée d’actes, de conduites, que ne commande aucun intérêt. Accomplis juste par grâce, par amour, par la liberté de les poser. Rien de moins. Sortir de l’utile, de l’intérêt bien compris, du donnant-donnant. Voilà la merveille. Nos sociétés marchandisées à outrance, jusque pour le corps de l’homme, ont bien dû mal à témoigner de cela. C’est pourtant ce qui nous tient debout : être aimé, attendu, reçu, pour ce que nous sommes et parce que nous sommes. Images – déformées certes mais images néanmoins, de notre Dieu.

Et tel est justement ce dont ce Dieu-là témoigne. Son don est étranger à toute appréciation mercantile. Rien – pas même nos bonnes œuvres – pour l’acheter. Rien non plus – pas même notre péché – pour l’entamer et le remettre en cause.

Alors oui, il est possible de ne plus avoir peur. Notre Dieu ne peut reprendre sa Parole, pas plus que l’amour de son Fils en notre faveur.

Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent pas tuer l’âme, dit Matthieu. Mais qu’est-ce que l’âme alors ? Rien d’autre peut-être que notre capacité à donner et partager, nous aussi, sans calcul, librement et gratuitement. Juste pour aimer et être des vivants. Craignons alors toutes les fascinations qui viendraient atteindre ce lieu secret et sacré en nous. Tout ce qui fait considérer l’autre comme un simple objet, juste un moyen, et non pour l’être singulier qu’il est.

Un seul chemin pour éviter ce piège : celui du Christ serviteur. Notre véritable destinée est celle du Fils. Notre audace de témoins ne repose sur aucune assurance humaine, aucun calcul, ni pour cette vie ni pour l’au-delà. Non, elle trouve sa force dans la proximité de ce Fils de Dieu qui est allé, lui, jusqu’à la mort pour témoigner de l’amour du Père, de sa proximité avec ceux que l’on a mis au loin, avec les plus vulnérables.

Notre monde est tortueux, brutal si souvent. Injuste aussi. Autant de motifs de peur et de tremblements. Devant le chômage, la séparation d’avec nos proches, les actes terroristes ou la maladie grave, comment ne pas craindre ? Nous appartenons tous à la même humanité et nous savons combien nos défenses sont précaires, fragiles. La sécurité qui nous est promise n’est pas d’être des surhommes. Bien au contraire d’ailleurs. Car le creux de notre force n’est pas en nous. Mais en Dieu. La source est du côté de la vie offerte, librement, amoureusement, pour rien. Voilà ce qui sera un jour connu de tous : l’infinie tendresse du Père et son engagement en faveur des hommes, au nom de l’alliance indéfectible qu’il a scellée avec l’histoire humaine.

 

 

Véronique Margron o.p.

(Article paru dans le magazine La Vie cette semaine du 25 juin 2017) : à lire

 

Vient de publier :

Fidélité infidélité, question vive, Cerf ; La Parole est tout près de ton cœur, Bayard.

Publicités

Ne craignez pas !

Cette page d’évangile nous invite à ne pas craindre, quel magnifique programme, à l’aube de l’été. C’est aussi le temps des premières communions, des confirmations, des mariages et des ordinations, ne sommes nous pas invités à proclamer la Bonne Nouvelle du règne de Dieu, à temps et à contre temps. Nous aussi, baptisés, qui recevons tous les dimanches le sacrement de l’Eucharistie, ne sommes nous pas un peu silencieux, ou même muets parfois quand il s’agit de témoigner jusqu’au bout… ? Ici nous ne risquons pas la mise à mort mais nous craignons le regard des autres et leurs commentaires. Nous avons peur d’être jugés, mal appréciés, pas à la hauteur de l’image que nous voulons refléter, ou encore mal notés au travail. Ainsi ces peurs nous paralysent et peu à peu nous étouffent. Sous d’autres cieux des chrétiens risquent leur vie par leurs paroles et leurs actes, supplions avec eux le Père de toute miséricorde.

La tâche est immense et les dangers nombreux, mais comme nous le dit Jéremie dans la première lecture de ce dimanche, le Seigneur est là, à nos côtés.

En ces temps de conflits mondiaux nous comprenons aisément les propos du Seigneur dans cet évangile. Lui connaît si bien le cœur des hommes.

Aussi, continuons de proclamer la vérité car, un jour, elle sera dévoilée, et triomphera au dernier jour.

A Pilate, Jésus révéle que sa venue n’a d’autre but que de rendre témoignage à la vérité. Oui, ‘ne craignez pas’ ceux qui tuent le corps. Pilate a cru tuer la vérité, or il n’a livré que le corps de Jésus à ses contemporains hostiles. Au troisième jour la vérité a éclaté dans la chambre haute avec ce message : ‘La Paix soit avec vous’, faisant ainsi fondre la peur des disciples.

Oui parlons ouvertement et sans crainte de notre foi à qui nous en demande raison ou même à qui lui ferme ses oreilles avec hostilité.

Seule cette Parole de Dieu reste vivante aujourd’hui, comme hier. Ne sommes nous pas là pour en témoigner, avec l’assurance de la présence chaque jour et jusqu’au dernier jour du Seigneur.

Rendons grâce en ce dimanche pour les missionnaires, pour les prêtres qui sont ordonnés ce week end. Pour nous qui, en Eglise, formons le corps du Christ en marche sur un chemin d’imprévu et de grâce qui s’invente à chaque pas, dans la joie et la liberté. Belle route dans la confiance et la force du Seigneur, toujours à nos côtés, pour chasser la crainte.

 

Soeur Françoise-Marie Béguin o.p.  

« Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. »

Sans doute sommes-nous habitués à ces paroles de Jésus, mais imaginons quelqu’un qui ne les aurait jamais entendues, alors elles ont quelque chose de repoussant, d’inacceptable même.

Il faut évidemment écarter toute interprétation fondamentaliste de ces paroles, et entrer dans l’intelligence de ce que Jésus a voulu nous faire comprendre. Il s’est engagé totalement en entrant dans l’histoire des hommes précisément avec une chair ? [Le mot “chair” dans la Bible n’est pas réduit à celui des cellules biologiques : il désigne tout l’être humain dans sa condition fragile. Ainsi, Jean écrit : « Le Verbe s’est fait chair et Il a habité parmi nous » Jn 1,14]. Jésus s’est donné totalement jusqu’à verser son sang en renonçant à toute forme de violence face aux désirs meurtriers de ses ennemis ?

Oui, Il a bien donné sa chair et son sang, et la réalité de ce don du Fils de Dieu dépasse toutes nos représentations intellectuelles, mais s’accorde à l’intelligence de notre cœur. En nous donnant sa chair et son sang, Il nous donne la totalité de ce qu’Il est. Lorsque nous aimons quelqu’un, notre corps participe à l’expression réelle de cet amour, qui que nous soyons, d’une manière ou d’une autre. Et en notre époque, le corps a pris une telle place dans la société, (pas toujours dans le sens de la dignité humaine) que l’on peut même dire qu’il est devenu l’expression de l’identité matérielle de l’individu : pensons aux empreintes digitales incontournables dans les enquêtes policières ; mais aussi au nouveau passeport biométrique et évidemment, à l’ADN ! Si bien que l’on peut dire que lorsque Jésus, au cours de la Sainte Cène, dit à ses disciples : « Prenez et mangez, Ceci est mon Corps », cela revient à dire : « Prenez et mangez : Ceci, c’est Moi, Dieu ! » – De même, pour le vin : « Prenez et buvez, Ceci est mon sang », cela revient à dire : « Prenez et buvez : c’est Moi VIVANT !»

Une étude approfondie du texte original peut nous éclairer. « Qui mange… » Jésus le répète plusieurs fois dans le texte de l’évangile de ce jour. Au début, trois fois, Il utilise le mot : “Fagueïn” qui signifie : simplement, nous alimenter. Puis Il utilise quatre fois le mot “trogôn” qui signifie : mastiquer, comme pour mieux assimiler la nourriture que nous prenons. C’est d’ailleurs ce qui était recommandé aux juifs dans le “Seder”, rituel de la nuit de la Pâque où l’on consommait l’Agneau Pascal.

Autrement dit, Jésus nous invite non plus seulement à venir à Dieu, mais à accepter que Dieu, en sa personne, vienne à nous ; à accueillir le don total de Lui-même ! Ce qui veut dire que nous l’invitions tout entier dans notre vie. Cela entraîne que nous tenions la porte de notre cœur et de nos pensées grande ouverte ; ouverte à Lui et ouverte à tous ceux qu’Il nous envoie. Et tout cela, pour que nous ayons la Vie (Zoé, la vie, principe d’animation, et non Bios, la vie physique) : neuf fois nommée dans le passage d’aujourd’hui !

Écoutons St Paul  nous dit dans l’épitre aux Éphésiens: « Ne soyons pas irréfléchis, mais comprenons bien quelle est la volonté du Seigneur… » En ce temps qui suit de peu la fête de la Pentecôte, supplions l’Esprit-Saint : qu’il nous conduise sur les chemins de la véritable intelligence, pour manger le pain qui est la vraie nourriture et qui donne la vie éternelle dans l’élan de toute notre foi.

A la consécration, le prêtre chante : « Il est le grand Mystère de la foi ! » ; Oui, il est grand et nous n’avons pas fini de le contempler et nous sommes appelés à en vivre chaque jour et à en témoigner par tout notre être façonné par l’Amour qui vient nous habiter si nous acceptons de communier à Lui.

Soeur Catherine Aubry o.p. 

Fêter la Trinité

Dans la Liturgie, la Trinité nous accompagne tout au long de nos célébrations: depuis le rassemblement convoqué  « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit »,  jusqu’à la bénédiction finale qui nous envoie dans le monde pour témoigner et pour prêcher la Bonne Nouvelle de l’Évangile de la joie.

L’Éternité du Père, la bonté manifestée en son Fils, et la nouveauté du souffle de l’Esprit, nous manifestent clairement que Dieu est Trinité. Depuis notre baptême nous sommes marqués par ce signe qui est don de vie éternelle, cadeau d’amour et grâce de communion. Tout vient du Père par le Fils dans l’Esprit, tout remonte par l’Esprit dans le Fils incarné vers le Père. donc, toute notre vie, toute la vie de l’humanité, toute l’histoire du monde tel qu’il est, sont suspendue à ce rayonnement de l’amour éternel du Père et du Fils dans l’Esprit.

Le dynamisme de l’amour trinitaire est bien explicite dans les textes brefs de ce dimanche que nous connaissons assez bien. Ils nous présentent Moïse et les deux  tables de pierre ( Ex. 34,4…). Israël s’est  laissé aller à l’apostasie en adorant le veau d’or. Aussi Moïse adresse-t-il à Dieu une instante prière d’intercession en faveur du peuple, dont il ne veut pas se déscolariser. Dans ce contexte de péché et d’alliance rompue, Dieu va montrer ce qu’il est vraiment: celui qui aime et pardonne, infiniment plus que celui qui juge et condamne (cf v.7.)  Moise en appelle alors à la présence agissante de Dieu qui sauvera son peuple.

Ce même mouvement de l’amour trinitaire  est bien présent dans la formule trinitaire exprimée par Paul aux  Corinthiens (13,11-13), avec ses souhaits de paix, de joie fraternelle, d’encouragement mutuel:  » que la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communion de l’Esprit Saint soient avec vous « … Parce que dans les attentions fraternelles que se témoignent les membres d’une communauté chrétienne, apparaît aussi le triple lien qui les unit entre eux: l’amour du Père à l’origine de tout; la grâce acquise par le Christ dans son mystère pascal, ainsi que la communion d’amour qu’est l’Esprit Saint.

L’Évangile selon Jean (3,16-18) nous manifeste clairement que Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle.

 UN SEUL SEIGNEUR, UNE SEULE FOI, UN SEUL BAPTÊME, UN SEUL DIEU ET PÈRE 

Aujourd’hui nous te rendons grâces de manière spéciale, Seigneur notre Dieu, 

 pour ton Fils Jésus-Christ : il nous révèle que tu es Père

 et ton Esprit le murmure sans cesse au fond de nos cœurs…

Soeur Maria Fabiola o.p.  

« La paix soit avec vous »

À deux reprises, Jésus remet l’Esprit. À l’heure de sa mort, alors que « tout est accompli », il  incline la tête, et « remet l’esprit » (Jn 19, 30). Et après sa résurrection, alors qu’il est avec ses disciples, il souffle sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint ! ». Unique mystère de cet Esprit qui se difracte depuis la vie donnée de Jésus jusqu’à nous. C’est un Esprit remis, donné. C’est le don même qui s’incarne. L’Esprit du Christ n’est pas opposé à la matière, il est ce qui donne forme à la matière du monde, ce qui fait de nous des êtres de chair et de sang, vivants. Il est en nous la parole, la présence du Verbe de vie. Il fait de nos vies des temples pour notre Dieu.

Personne n’est laissé de côté. C’est bien sur tous les hommes qu’il se pose, parce que c’est sur tous les hommes que Jésus souffle en soufflant sur ses apôtres. Le don qu’il leur fait est pour tous. C’est le don de la paix. Et c’est aussi le don de remettre ou non les péchés. Il me semble que bien au-delà du seul cadre sacramentel, c’est bien à tous les hommes que ce don-là est fait. Nous avons reçu la responsabilité de la paix. La responsabilité de délier l’homme de ce qui l’enchaine, ou de ne pas le délier. Il nous sera demandé compte de ceux qui nous n’aurons pas délié, ou pire, de ceux que nous aurons contribué à lier. Rude responsabilité collective autant qu’individuelle, tant il est vrai que cette œuvre, délier, ne peut se faire qu’ensemble, avec d’autres. C’est là la grandeur de l’homme. Une grâce qui n’est pas à bon marché, mais une grâce qui coûte, comme le disait Bonhoeffer.

Pour autant, jamais le Seigneur ne refuse l’Esprit à qui le demande. C’est même la fine pointe de la prière d’intercession. Demander la grâce d’être assez humble pour vivre de cet Esprit. Même des tas d’os peuvent retrouver la vie nous rappelle Ézéchiel. Même des tas d’os tout secs. Il suffit pour cela qu’un prophète croit en la parole de Dieu qui le soulève, et obéisse en soufflant sur les os pour qu’ils vivent. Il se peut que le prophète doive s’y reprendre à deux fois.

Mais lorsque c’est Jésus qui souffle sur nos vies, oui, elles se redressent et si nous ne détachons pas nos yeux de son regard, voilà que nous pouvons porter la paix, même là où nous n’aurions jamais cru possible qu’elle arrive. Cette paix qui est le nom de l’avenir que Dieu nous réserve.

Anne Lécu o.p.      

 

En ces jours-là,
la main du Seigneur se posa sur moi,
par son esprit il m’emporta
et me déposa au milieu d’une vallée ;
elle était pleine d’ossements.
Il me fit circuler parmi eux ;
le sol de la vallée en était couvert,
et ils étaient tout à fait desséchés.
Alors le Seigneur me dit :
« Fils d’homme, ces ossements peuvent-ils revivre ? »
Je lui répondis :
« Seigneur Dieu, c’est toi qui le sais ! »
Il me dit alors :
« Prophétise sur ces ossements.
Tu leur diras :
Ossements desséchés, écoutez la parole du Seigneur :
Ainsi parle le Seigneur Dieu à ces ossements :
Je vais faire entrer en vous l’esprit,
et vous vivrez.
Je vais mettre sur vous des nerfs,
vous couvrir de chair,
et vous revêtir de peau ;
je vous donnerai l’esprit,
et vous vivrez.
Alors vous saurez que Je suis le Seigneur. »
Je prophétisai, comme j’en avais reçu l’ordre.
Pendant que je prophétisais, il y eut un bruit,
puis une violente secousse,
et les ossements se rapprochèrent les uns des autres.
Je vis qu’ils se couvraient de nerfs,
la chair repoussait,
la peau les recouvrait,
mais il n’y avait pas d’esprit en eux.
Le Seigneur me dit alors :
« Adresse une prophétie à l’esprit,
prophétise, fils d’homme.
Dis à l’esprit :
Ainsi parle le Seigneur Dieu :
Viens des quatre vents, esprit !
Souffle sur ces morts, et qu’ils vivent ! »
Je prophétisai, comme il m’en avait donné l’ordre,
et l’esprit entra en eux ;
ils revinrent à la vie,
et ils se dressèrent sur leurs pieds :
c’était une armée immense !
Puis le Seigneur me dit :
« Fils d’homme, ces ossements,
c’est toute la maison d’Israël.
Car ils disent :
‘Nos ossements sont desséchés,
notre espérance est détruite,
nous sommes perdus !’
C’est pourquoi, prophétise.
Tu leur diras :
Ainsi parle le Seigneur Dieu :
Je vais ouvrir vos tombeaux
et je vous en ferai remonter, ô mon peuple,
et je vous ramènerai sur la terre d’Israël.
Vous saurez que Je suis le Seigneur,
quand j’ouvrirai vos tombeaux
et vous en ferai remonter, ô mon peuple !
Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez ;
je vous donnerai le repos sur votre terre.
Alors vous saurez que Je suis le Seigneur :
j’ai parlé et je le ferai
– oracle du Seigneur. »  Ezéchiel 37, 1-14