Aimer « plus que » ?

Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ;
celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ;
celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.

 

Qu’est-ce que c’est qu’aimer l’un plus que l’autre ? Qu’aimer son père, ou sa mère, plus que Dieu ? L’amour de Dieu ne fait pas nombre avec nos amours les plus chères, tout simplement, car il en est le cœur. Il n’est donc pas question de comparer les amours dans cette page d’évangile, mais d’accueillir l’amour tel qu’il vient.

La critique de Jésus ne porte pas sur le fait d’aimer ou non sa famille, mais de comparer, de peser l’amour, comme le faisaient les frères jaloux de Joseph, en préparer le complot qui aurait pu aboutir à la mort de leur frère, tout simplement parce qu’ils pensaient que le vient Jacob aimait Joseph plus que les autres. « Plus que » : voilà le poison.

Accueillir l’autre, qu’il soit pauvre ou prophète, lui préparer un lit, comme le fait la femme de Sunam pour qu’Élisée le prophète puisse se reposer, lui offrir un verre d’eau, voilà ce que c’est qu’aimer Dieu. En réponse, Dieu donne « plus », ou plutôt « combien plus » : un enfant à une femme stérile, la vie à ceux qui le suivront, et même à ceux qui le trahiront.

L’amour est toujours singulier. Il ne peut se mesurer ni se peser. Et parce qu’il est toujours singulier, toujours incarné et unique, il peut être blessé. Qu’est-ce qu’être digne du Christ ? Qu’est-ce que le suivre ? Qu’est-ce que prendre sa croix ?

Nul ne peut répondre pour un autre à ces questions qui chaque jour se reposent. Être digne, c’est peut-être accepter de ne pas l’être et être reçu cependant par le Christ, accepter d’être indigne et le suivre pourtant. Se livrer à l’amour tel qu’il se présente, à travers les visages toujours singuliers de nos rencontres. Accepter les aléas de ces rencontres, la déception, l’échec, mais aussi l’heureuse surprise. Et petit à petit porter sa vie, avec le Christ qui la porte, non comme un fardeau, mais dans l’élan de ce « combien plus » auquel le Seigneur nous apprend à nous conformer. Une vie debout, élargie, offerte.

– – – –

Simone Veil vient de mourir. Elle écrivait il y a quelques années ces mots qui éclairent à leur façon, toute singulière, le fait qu’il n’y a pas de concurrence entre la transcendance divine, quelle que soit la forme qu’elle prend dans une vie, y compris le silence, et l’inscription dans une filiation.

 

Née et élevée au sein d’une famille française de longue date, j’étais française sans avoir à me poser de question. Mais être juive, qu’est-ce que cela signifie pour moi comme pour mes parents, dès lors qu’agnostique – comme l’étaient déjà mes grands parents – la religion était totalement absente de notre foyer familial ?

De mon père, j’ai surtout retenu que son appartenance à la judéité était liée au savoir et à la culture que les juifs ont acquis au fil des siècles en des temps où fort peu y avaient accès. Ils étaient demeurés le peuple du Livre, quelles que soient les persécutions, la misère et l’errance.

Pour ma mère, il s’agissait d’avantage d’un attachement aux valeurs pour lesquelles, au long de leur longue et tragique histoire, les juifs n’avaient cessé de lutter : la tolérance, le respect des droits de chacun et de toutes
les identités, la solidarité.

Tous deux sont morts en déportation, me laissant pour seul héritage ces valeurs humanistes que pour eux le judaïsme incarnait.

De cet héritage, il ne m’est pas possible de dissocier le souvenir sans cesse présent, obsédant même, des six millions de juifs exterminés pour la seule raison qu’ils étaient juifs. Six millions dont furent mes parents, mon
frère et nombre de mes proches. Je ne peux me séparer d’eux.

Cela suffit pour que jusqu’à ma mort, ma judéité soit imprescriptible.

Le kaddish sera dit sur ma tombe.

Je suis juive ». Simone VEIL

 

Anne Lécu o.p.

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