Voici l’Agneau de Dieu

Homélie prononcée à la paroisse st Eustache, Paris, dimanche 14 janvier 18  

(Jean 1, 35-42)

 

Clé de voute de l’église, Monastère de Chalais (Isère)

Jean-Baptiste prêche aux abords du Jourdain, et ce jour-là il est accompagné de deux de ses disciples, André, et un autre, dont nous ne saurons pas le nom, nous peut-être.

Voyant Jésus, Jean-Baptiste dit à ses disciples : « Voici l’Agneau de Dieu » et il n’en faut pas plus pour que ces deux-là quittent leur maître pour suivre Jésus. Je ne sais si quiconque parmi nous se lèverait ainsi pour suivre un homme qui nous raconterait qu’il est l’agneau de Dieu !

Mais pour eux, qui connaissaient bien l’Ancien Testament, l’expression « agneau de Dieu » pouvait évoquer quatre images.

Tout d’abord l’agneau pascal : le rite de la Pâque qui chaque année rappelait au peuple que Dieu l’avait libéré du pays de l’esclavage, de la servitude. Le Dieu qui vient, en Jésus est donc un Dieu qui libère de ce qui nous fait mourir, nous entraîne vers la désolation.

Ensuite, « l’agneau » renvoie au Messie dont parle le prophète Isaïe : « Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir. » (Is 53, 7). Ainsi le Serviteur de Dieu, l’envoyé, subira la persécution et la mort. Mais ensuite il sera reconnu comme le sauveur de toute l’humanité : « mon serviteur triomphera, il sera élevé. » (Is 52, 13)

L’agneau, encore, faisait penser à Isaac, ce fils tendrement aimé d’Abraham et que pourtant il s’apprêtait à sacrifier, à tuer, croyant que son Dieu exigeait la mort de son fils unique en sacrifice, comme bien d’autres religions le demandaient à l’époque. Mais voilà, ce Dieu-là ne veut à aucun prix voir couler le sang de ses enfants. Aussi avait-il arrêté la main du père : « ne porte pas la main sur l’enfant ». Notre Dieu veut que l’humain vive. Toujours.

Et enfin, en entendant Jean-Baptiste parler d’un agneau, les disciples ont pu penser à Moïse ; car nombre de commentaires juifs de l’Exode comparaient Moïse à un agneau : ils imaginaient une balance : sur l’un des deux plateaux, il y avait toutes les forces de l’Égypte rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l’autre plateau, Moïse présenté sous la forme d’un petit agneau. Face à la puissance des Pharaons et des armées, c’étaient la faiblesse et l’innocence qui l’avaient emporté.

Ainsi donc voilà deux hommes qui quittent tout pour suivre un homme qui récapitule en sa chair que notre Dieu libère de ce qui nous détruit, qu’alors même qu’il sera poursuivi, mis à mort et exécuté, c’est pourtant lui et son amour qui vaincront. Un homme dont la vie est le témoin vivant qu’il hait toute violence, toute injustice, que son désir le plus ardent est que l’homme soit un authentiquement et pleinement un vivant. Et que là où les puissances du mal se déchaînent, en ce monde comme à nos portes, les puissances du mépris, de la volonté d’anéantir la dignité humaine, c’est ce qui nous apparaît faible qui vaincra. Ce qui nous apparaît faible, autrement dit ce que nous sommes, chacun. Oui nous pourrions nous décourager bien souvent devant un monde si brutal ; la réponse du Christ n’est rien d’autre que l’engagement en chair et os, fragile et opiniâtre, de chacune et chacun de nous. De nos humanités embarquées dans la même barque, où le Christ se tient à nos côtés.

Jésus demande alors à ces deux hommes ce qu’ils cherchent. Il ne demande pas qui cherchez-vous, mais que cherchez-vous ?

Autrement dit au fond de votre cœur, que cherchez-vous ? Quel sens désirez-vous donner à vos jours ? quel trésor imprenable, inviolable, cherchez-vous ? Et nous ? Que cherchons-nous vraiment ? Du sein de nos vies ordinaires. La puissance ? la reconnaissance à tout prix ? L’apparence des notabilités ? Le succès tel que le monde l’entend ? Peut-être. Et qui ne le comprendrait. Mais plus au fond, plus au cœur de l’âme, que cherchons-nous ? Que cherchons-nous qui soit libération de ce qui nous entrave, qui soit du côté de ce qui nous fait battre le cœur à chacun et vivre ensemble, dans la dignité honorée de tous, à commencer par les plus vulnérables parmi nous. Que cherchons-nous qui nous fasse aimer ce monde et les humains de ce temps. Et d’abord ceux qui se pensent indignes de notre respect et de notre reconnaissance.

La réponse de disciples est étrange puisqu’elle est elle-même une question : Maître où demeures-tu ?

Ces hommes ont pressenti quelque chose. La réponse à ce que nous cherchons, c’est d’aller et voir, c’est de se mettre en route, de s’éloigner de certitudes trop rapides et de conforts qui peuvent étouffer et nous plonger en léthargie. Partir vers une promesse sans assurance. Devenir un pèlerin de l’existence. Venez, oui. Venez voir et faites-vous votre jugement, librement, sans contrainte. Venez, comme une amoureuse invitation.

Et voyez. Voyez où je vis,je demeure. L’identité du Christ c’est là où il demeure. Là où il n’a pas de pierre où se reposer, comme tant et tant d’humains, tragiquement, en cette journée de tous les déplacés du monde, plus de 35 millions selon le HCR. Comme certains parmi nous ici même, condamnés à aller de campement en campement, de centre d’hébergement en refuge précaire. Là où demeure Jésus c’est le cœur de son Dieu, le cœur du Père. Là où il trouve son vrai repos. Là où il puise ses forces pour marcher, guérir, sauver, et annoncer que la Bonne Nouvelle de l’infinie proximité de Dieu est pour chacun et pour tous, quoiqu’il ait fait, quoiqu’il ait vécu. Sa demeure, la nôtre à chacun, quelle que soit notre situation, c’est enfin de compte celle-ci. Habiter en sa tendresse et croire de toutes nos forces qu’elle nous sauve, y compris quand les nuits sont noires. Alors demeurons ensemble dans le creux de Dieu, et par notre amitié et notre engagement en leur faveur, ouvrons-le à ceux qui s’en croient exclus.

Véronique Margron op. 

 

 

 

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De l’or, de l’encens, de la myrrhe

Des rois venus de loin s’approchent.Ils viennent visiter un enfant, couché dans une mangeoire, dans un arrière cours de ferme. A Bethléem.

Des rois venus de loin s’approchent. Ils ne viennent pas les mains vides.Irénée de Lyon et d’autres après lui précisent :

La myrrhe signifiait que c’était qui lui, pour notre race humaine mortelle, mourrait et serait enseveli ; l’or, qu’il était le Roi dont le règne n’aurait pas de fin ; l’encens, enfin, qu’il était le Dieu qui venait de se faire connaître en Judée et de se manifester à ceux qui ne le cherchaient point. Contre les hérésies, III, 9,2.

 

L’offrande peut qualifier celui qu’elle honore, comme un Dieu, un roi, un homme, mais aussi celui qui offre. Jacques de Voragine, dans La Légende dorée, comprend ainsi le don des mages : « Parce que l’or signifie l’amour, l’encens la prière, la myrrhe la mortification de la chair : et nous devons les offrir tous trois à Jésus Christ. »

Mais à regarder de près le texte, on peut aller plus loin dans l’étonnement. En effet, certains spécialistes du texte biblique s’étonnent de ce que des marchands offrent de l’or. Pierre Faure, dans un essai remarquable sur les Parfums et les aromates de l’Antiquité, précise que le texte grec dont nous disposons traduit un araméen disparu : « Le mot khrusos représente l’hébreu zâhab, l’araméen dahav, lesquels, en de nombreux passages de la Bible, désignent allégoriquement tout autre chose que l’or, par exemple un baume tel que le bdellium (Gn 2,12) ou une huile d’onction parfumée (Za 4,12). »

On peut alors se demander si « l’or » de Mt 2,11 ne serait pas plutôt une métaphore pour évoquer « quelques grains de résine dorée », associés à de l’oliban blanc et de la myrrhe rousse, c’est-à-dire en réalité trois sortes d’encens précieux de différentes couleurs. C’est une hypothèse très séduisante : si les mages offrent à Jésus du baume, de l’oliban et de la myrrhe, ce sont trois résines sacrées offertes à Dieu pour la construction de l’Arche de la rencontre qui protègera le Décalogue en Ex 30,34 ! Les aromates offerts à l’enfant Jésus par des mages étrangers seraient les mêmes que ceux brûlés par le grand prêtre dans le Saint des saints !

Quant au bdellium, cette résine aromatique des plus recherchées de l’Antiquité, de couleur or, on le retrouve au livre des Nombres dans lequel il est dit que la manne « ressemblait à de la graine de coriandre et avait l’aspect du bdellium » (Nb 11,7).

La traduction liturgique a choisi de traduire bdellium par « ambre jaune ». Est-ce que « l’or » des rois mages ne serait pas cet ambre jaune, plus précieux que l’or, que l’on peut confondre avec la manne ? Jésus, couché dans une mangeoire, dans la maison du pain (selon l’étymologie de Bethléem), se verrait offrir une sorte de manne parfumée, quelque chose qui vient de l’Éden, selon le second récit de la création ? Et ce parfum qui viendrait nourrir le Verbe, à la fois nourriture et parole, et l’embaumer, serait apporté par de lointains étrangers qui ont fait un long chemin jusqu’à lui ?

Jésus, le Verbe qui se fera nourriture, lui le parfum de Dieu, naît dans une mangeoire qui sans doute ne sent pas la rose. Si le Christ est un parfum, il attire tout le monde à lui, les bergers et les mages, mais afin de nous laisser libres, il permet que le parfum soit apporté par les visiteurs. Il est tellement pauvre qu’il laisse ceux qui viennent le voir lui apporter tout ce dont il manque : leur propre parole, leur propre parfum. Et voilà que ce don devient la nourriture du Fils. Il le dira plus tard à ses disciples qui ne comprennent pas : « J’ai à manger un aliment que vous ne connaissez pas » (Jn 4,32). La « manne parfumée » qui nourrit Jésus, c’est le don que nous lui faisons de nous-mêmes, un jour après l’autre, encens, myrrhe, baume.

 

Sœur Anne Lécu o.p.