La parole et le souffle

« Y a-t-il quelque chose dans ce que nous disons ? », ce titre de Georges Steiner me poursuit en méditant sur la fête de Pentecôte.

Pour la tradition juive, sept semaines après la Pâque, se célèbre le don de la loi au mont Sinaï : la loi comme une moisson pour vivre la liberté offerte en l’arrachement des esclavages de l’Égypte. Pour nous – cinquante jours après le matin de printemps d’une rencontre inédite : celle du Vivant plus fort que la mort, une autre récolte est confirmée : la Parole n’a pas été retenue dans le tombeau. La mort n’était pas en mesure de garder les mots de la vie. Le Verbe entré dans le temps de l’histoire ne pouvait rejoindre le Père sans nous confier les mots qui relèvent, encouragent, émerveillent.

Voici la joie de Pentecôte : abondante comme les langues que parlent les femmes et les hommes qui cherchent le Dieu de toute paix. Les mots – mémoire vivante du Christ, sont à honorer, comme des personnes. Nous avons à les traiter avec délicatesse, afin qu’ils puissent se partager, s’offrir et faire sens. Rien ne doit être oublié du Fils : recueillir son langage – dans nos langues d’aujourd’hui, c’est poursuivre son œuvre de vérité et de bonté, signes du Salut.

Alors ? Y a-t-il quelque chose dans ce que nous disons ? Une œuvre de paix ou de guerre ? d’estime, d’affection ou de mépris ? de tristesse ou de rire ? Le vent créateur engendre le courage des paroles qui donnent force à des vies brisées par les fardeaux. Mots nouveaux car créés pour chaque rencontre, inédite toujours. Mots d’éternité car c’est dans le lexique de Dieu que bat leur cœur.

La Pentecôte : chacun reçoit dans son monde la douceur de l’Évangile qui libère et peut la partager. La langue est vivante, les mots sont animés. Ils sont protection, consolation, aspiration.

Yves Congar, grand théologien dominicain du Concile Vatican II, écrivit : « La parole et le souffle ». Voici notre espérance : que nos voix respirent du Christ, lui qui inventa les mots pour celles et ceux qui espéraient, depuis leur nuit, un Dieu proche qui vienne à leur rencontre. Puissions-nous avoir l’audace des mots neufs, quitte à nous tromper. Sans elle, ne sommes-nous pas complices des tombeaux de la mort ?

Pour prononcer des mots rafraîchissants, nos oreilles comptent. Qu’elles soient attentives au temps, tendues vers le mystère de chacun. Il murmure si timidement, parfois avec une douloureuse inquiétude dans le regard : celle d’être jugé. En ce jour, demander au souffle du Père et du Fils d’ouvrir nos oreilles, véritablement. Jusqu’à trembler au-dedans, jusqu’à supplier sans relâche, jusqu’à chercher sans repos, ce qui fera vivre l’homme en son enfance. Là où les mots naissent, s’étouffent et peuvent ressusciter.

Écoutons la parole la plus dérangeante : celle de ce Dieu qui risqua tout, pour simplement dire un amour fou. Aujourd’hui, elle opère en nous la liberté de l’Esprit.

 

Véronique Margron op.  

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