Brebis et bergers

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Devenir un mouton, voilà une vocation dans laquelle je peine à me reconnaître. À vrai dire je n’y tiens pas du tout. Car pareil destin me rappelle les moutons de Panurge, créés par Rabelais en 1552. Panurge était le compagnon de Pantagruel, homme assez malin. Il est embarqué sur un bateau, et il se dispute avec un dénommé Dindenault, pour une affaire de marché. Pour se venger, il lui achète la plus belle bête de son troupeau ; une fois achetée il la jette à la mer. Tout le troupeau va suivre et Dindenault, tentant de retenir le dernier mouton, est emporté et se noie, tout comme ses bêtes…

Décidément, être un mouton, sans façon. Et notre Église n’est pas une secte où nous suivrions un chef tout-puissant n’hésitant à nous anéantir pour magnifier son pouvoir.

Pourtant il y a quelque chose de ces moutons de Panurge dans ce que décrit Marc : cette foule instable courre et va n’importe où. Dans cette situation, on peut être entraîné dans une situation incontrôlable et se retrouver à hurler avec les loups, ou se mettre en danger. Et c’est cette foule égarée, sans boussole, sans discernement, instable, qui touche Jésus jusqu’en ses entrailles. Il ne sait que trop que sans bon berger, elle peut joindre ses cris aux manipulateurs et réclamer la mort du juste, prise dans ce phénomène grégaire des moutons de Panurge, s’agglutinant et suivant aveuglement les autres.

Mais il est bien des bergers et des brebis dans la Bible. Jacob, Moïse, David et bien d’autres ont été des bergers. Ou encore Rachel, la femme du patriarche Jacob, qui était bergère. Mais une drôle de bergère, puisque son nom, Rachel, signifie brebis. Quant à Jésus, lui le bon Berger, il est appelé par Jean-Baptiste l’Agneau de Dieu. Et dans les récits de la Passion, il sera présenté comme un mouton silencieux conduit à l’abattoir.

Tantôt berger, tantôt brebis ou agneau. Voilà qui est peu commun. Mais la Bible est familière des contradictions. Là est souvent sa clé. Car brebis ou berger ne sont pas des rôles, des statuts, des identités. Jésus est un berger qui enseigne, instruit et qui juste un peu plus loin dans l’Évangile de Marc nourrira les foules. Mais il l’est comme un agneau, car pour être un berger véritable, il s’identifie à l’agneau, afin de prendre soin des plus vulnérables, des plus chétifs. Il fait corps avec ceux-là, du fond de ses entrailles.

Pour ne pas être un mouton de Panurge, pour tourner le dos à tout « suivisme » mortifère par paresse ou conformité, une voie est proposée : désirer, du sein de nos fragilités, apprendre à être de modestes et malhabiles – mais authentiques – bergers qui épousent la condition des agneaux, les prennent en leur cœur pour marcher avec eux, à leurs pas, vers l’unique berger, qui a donné sa vie en faveur ses brebis. Engagement souverain et libre.

Un indice est proposé enfin par notre Évangile : venir à l’écart. L’écart de soi, des images attendues, des projections de nous-mêmes, des représentations. Venir à l’écart, comme le contraire de la posture du mouton de Panurge. À l’écart, là où se reçoit la Parole qui tient bon, la Parole qui fait ce qu’elle dit, qui fait vivre. Voici le véritable repos qui nous est proposé, nous écarter d’un trop-plein de nous-même pour laisser la Parole nous atteindre et nous mener vers la liberté, nous apprenant à être berger comme brebis.

 

Véronique Margron op.Véro Photo Bruno Levy

 

Article paru dans La Vie ,                          

ce dimanche 22 juillet 2018

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