Alors que les portes étaient verrouillées…

 

Parlerons-nous de coïncidence d’évangile avec la situation actuelle de confinement que nous vivons ? Ou carrément plutôt d’expérience originale de temps pascal ? Les disciples eux, étaient enfermés par crainte des juifs. Et nous, nul n’ignore ce qui explique notre peur et nous contraint à rester dans nos maisons. Pourtant, la clôture ou n’importe quel verrouillage n’empêche le Ressuscité de circuler. Il entre ! Et il dit : « La paix soit avec vous ». Son message semble bien provocateur étant donné que les disciples traversaient désespérément des moments pénibles à cause des évènements douloureux qu’ils venaient de vivre. En revanche, le souhait de Jésus se fait de la place dans leur cœur. Il ne reste pas vain puisqu’ils furent remplis de joie. Paix et joie, fruits de la miséricorde de Dieu. Celui qui prend en compte la misère de l’autre, sait le rejoindre dans cette misère pour lui offrir la paix et la joie. Le Christ nous surprend aussi agréablement dans cette présente crise de sanitaires avec tous ses effets secondaires. Au cœur de nos épreuves, il nous annonce quand même sa paix et sa joie. C’est le sens de sa miséricorde. Miséricorde qui touche également nos réactions d’incertitudes, de doutes, de manque de confiance, de désolation.

Thomas, par sa première attitude face à la nouvelle de la résurrection du Christ nous permet de considérer notre fragilité comme le point de départ de la grâce de la foi en Dieu. Pouvons nous croire sans que lui-même Seigneur ne nous en fasse le don ? Tout comme lui, les autres disciples ont bénéficié de cette foi déjà par le don de la paix que Jésus leur a offerte en arrivant.  La paix tranquillise, rassure et met en confiance. Pour cela, Jésus donne doublement sa paix à Thomas en acceptant de répondre à ses besoins humains qu’il a exprimés. Il lui fait toucher son côté, ses mains…  Nous aussi, osons lui dire ce que nous attendons, pas forcément pour croire en Lui mais simplement et d’abord pour êtes arrachés aux griffes de la crainte, de la désolation, du désespoir ; même si la déclaration du Ressuscité après la proclamation de la foi de Thomas est là une invitation à prendre le risque de quitter nos sécurités terrestres pour nous laisser élever vers les réalités d’en haut, à grandir tout simplement dans la foi car elle est plus que ce que nous pouvoir voir ou maitriser humainement. Oser faire une totale confiance en la Vie sans nous. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Puisse Dieu Lui-même nous tenir la main sur ce chemin de la foi, chemin de persévérance.

 

Soeur Virginie Dolebzanga   

Mon Seigneur !

Temps pascal, temps de la sortie par excellence. Si la passion se raconte, longuement, pour qu’il soit possible de s’y apprivoiser, le relèvement de la mort de Jésus s’annonce, se proclame. Aller le dire, en être les malhabiles, sans doute, mais heureux et joyeux signes. Quitter l’entre-soi pour la Galilée des nations, l’inconnu, le grand vent de l’histoire.

Pourtant, en cet évangile de Jean 20, les amis sont toutes portes verrouillées, en huis clos. Comme nous : portes closes au virus qui tue et sème la désolation.

C’est là, en ce lieu confiné que le Ressuscité entre : « La paix soit avec vous. » Parole de bénédiction, comme celle que Dieu avait donnée à Moïse : « Le Seigneur dit : « Parle à Aaron et à ses fils. Tu leur diras : “Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix ! » (Nombres 6, 23-26)

Parole de protection par celui qui montre ses plaies et son côté. La parole de toute paix vient de celui qui a été martyrisé et exécuté ; celui aussi qui a tout donné de lui-même. La protection que Jésus offre concerne alors la vie brisée comme le fut la sienne. La nôtre aujourd’hui en ces temps de douleurs et de tant d’inquiétudes. La vie bien réelle, d’eau et de sang, de ce monde bouleversé par la pandémie et son cortège de deuils, de drames, d’effroi. La paix vient de celui qui a été humilié et transpercé. Car la protection véritable ne peut venir que d’un Dieu bafoué, de celui qui a partagé pleinement toute notre humanité, en l’aimant comme nul autre.

Jésus ne fait pas de sermon, n’exige aucun compte et ne pose aucune question sur la lâcheté des uns ou la trahison des autres. Rien que la paix. Dans cette pièce obscure, pleine encore de l’angoisse des disciples, de notre angoisse et de nos peurs, vient la bénédiction sur nos vies. Nulle part ailleurs.

Au creux de nos vies tourmentées, devenir des femmes et des hommes relevés, redressés.

Comme pour Thomas, notre jumeau, puisque tel est son nom en araméen comme en grec. Thomas qui était dehors, lui, et peine à croire ce que ses amis disent avoir vécu en leur lieu clos. Est-ce vraiment parce qu’il veut voir ? mesurer ? prouver ? Peut-être et pourquoi pas. En ces temps de détresse, nous aussi nous voulons voir. Pas question de croire sur parole. Mais des preuves bien concrètes que la vie peut revenir et l’avenir avec elle. Oui, je suis la jumelle de Thomas. Mais enfin de compte je ne suis pas sûre que ce que cherche Didyme soit une démonstration. Devant ce Christ qui, là encore, indique ses plaies, une seule parole de Thomas : « Mon Seigneur et Mon Dieu ». Bouleversante confession de foi. Non pas « Seigneur ! » Mais « Mon Seigneur ». Comme j’aime cette déclaration. Nos cicatrices disent qui nous sommes. Celles de Jésus ne trompent pas. Mon Seigneur, le seul qui puisse l’être, c’est le crucifié.

Dans ce lieu enfermé, c’est bien de rencontre qu’il s’agit entre des vies blessées, entre ce Dieu bouleversant et Thomas. Entre ce ressuscité-là, nul autre, et chacun de nous. Rien de moins ni de plus.

Renaître de cette rencontre pour briser nos enfermements ; ces huis clos au-dedans de nous-mêmes. Prémices, peut-être, de pouvoir vivre autrement, blessés mais plus vivants et plus aimants quand nos maisons s’ouvriront.

Véronique Margron op.  

Pâques à l’heure du samedi saint

« Un grand silence règne aujourd’hui sur la terre, un grand silence et une grande solitude » avons-nous lu ce matin à l’office des ténèbres du samedi saint. Nous voilà depuis des jours dans ce grand silence et cette grande solitude, et cela va durer. Autour de nous certains de nos proches sont morts et sont morts seuls. Nous n’étions pas là pour les veiller. Nous ne serons pas là pour les inhumer. Et lorsque ce soir dans la nuit, avec mes sœurs, nous chanterons « Alleluia », rien du samedi saint, de ce grand silence et de cette grande solitude ne sera effacé.

En temps ordinaire, les hommes et les femmes qui sont immobilisés, que ce soit dans un lit d’hôpital, dans un Ehpad ou en prison, vivent comme à part du monde mobile. Désormais, le commun des mortels, en tout cas ici, vit immobilisé. Je ne peux cesser de penser que ce faisant, nous touchons du doigt quelque chose de l’enfermement des immobilisés, à commencer par celui des détenus. Or, attaché sur une croix, fixé, c’est bien le monde des immobiles et des sidérés que le Christ rejoint. Jusqu’à devenir compagnon de ceux qui sont glacés dans la mort.

Mon espérance, depuis des lunes et des marées, c’est bien cela : Christ compagnon de tous, et compagnon du pire. Christ, victime par excellence, présent du côté des coupables, confondus avec les uns et les autres afin qu’aucun ne soit laissé seul. Christ, mis au tombeau comme chacun de nous le serons. Christ, enseveli, enveloppé dans les larmes du Père qui témoignent de la permanence de l’amour y compris dans la mort. Il n’y a pas d’autre victoire que celle-là. Et la résurrection commence quand les enfers sont visités par l’unique qui n’avait rien à y faire.

Demain encore nous serons fixés dans nos petits appartements (ou nos grandes maisons), comme les disciples enfermés malgré les visites régulières du Vivant. Demain encore nous serons seuls, dans ce vide liturgique que ne remplace aucune célébration retransmise virtuellement, y compris si elle est belle, car celui qui nous manque, c’est l’autre homme, notre frère, ou notre sœur, qui est le Christ en ce monde. Demain encore nous nous disputerons, car l’enfermement crée des tensions, et l’on sent bien que les disciples n’en furent pas dispensés. Demain encore nous pleurerons.

Célébrer la résurrection à l’heure du samedi saint, c’est enfin ne pas se raconter d’histoire. Se dire les yeux dans les yeux qu’il est difficile de croire, et que la foi de l’autre est celle qui me manque pour tenter de croire. Dans ce désir d’une présence qui viendrait enfin adoucir notre solitude, une voix de fin silence peut se laisser entendre si nous ne la recouvrons pas du bruit inutile que serait celui d’une joie prescrite, « car il faut bien se réjouir, n’est-ce pas, puisque c’est Pâques ». Peut-être, en ces jours, cette voix de fin silence, qui prononce en secret le nom de chacun de nous, comme un jardinier peut le faire de grand matin, peut-être cette voix viendra-t-elle dans la peur et le sanglot. Comme une ouverture du dedans, mystérieuse, offerte par Celui qui désenclôt le monde et vide les enfers.

 

Anne Lécu op

Semaine sainte

Semaine, sainte s’il en est, si cela veut dire une semaine qui embarque toute l’humanité souffrante. Sainte si cela veut dire relié par le chagrin, l’angoisse, la supplication,  la veille, le don, l’espoir.

Sainte si cela veut dire que c’est bien là que Dieu vient, qu’entre le crucifié. Sainte si elle prend avec elle l’effondrement de tout sens, d’être suspendu dans le vide, submergé par peine. Sainte si les propos de la raison raisonnante, tous les grands sermons et les grands discours sont vides et les mots sans force. Sainte si elle est celle du silence où percent les paroles intimes de Jésus pour toute l’humanité qu’il porte avec lui, Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », « j’ai soif. » Silence où nous confessons, des yeux de la foi nue et démunie, que le Christ descend dans les enfers du monde, dans sa détresse et sa clameur étouffée. En sa douleur même. Là il se tient. Compagnon pauvre de tous ceux qui meurent trop seuls en ces jours, de ceux qui pleurent de ne pouvoir les rejoindre. Compagnon de notre douloureuse impuissance. Compagnon aussi de celles et ceux qui se battent pour vivre et garder les autres en vie.

Cette semaine est vraiment sainte si elle témoigne que le silence qui règne sur la terre n’est pas celui du chacun pour soi, de la débrouille des plus forts, mais celui, humble, de la supplique de tous, quelle que soit la manière de supplier. En se tournant pauvrement vers l’hôte intérieur, en faisant modestement son travail, en se fatiguant pour d’autres, en ayant peur pour eux, en prenant soin les uns et des autres, en habitant là où nous sommes, simplement.

Alors oui est-elle sainte si les croyants que nous sommes, les chrétiens que nous essayons de devenir, remettent tout cela comme ils le peuvent au Dieu d’en bas, au Dieu de la croix qui recueille toute désolation afin que, là surtout, personne ne soit délaissé.

Semaine sainte enfin si nous pouvons fouler au sol ces ténèbres comme des grappes des raisins afin qu’une promesse de vie, libre, charnelle, tangible, finisse par poindre un matin de printemps, temps de Pâques alors enfin.

 

Véronique Margron op.

Voici, je viens, pour faire, ô Dieu, ta volonté

Le Christ entre dans Jérusalem acclamé par des personnes dont on ne sait si demain elles le pleureront ou si elles seront sur la place pour réclamer sa mort. Mais aujourd’hui nos rues sont vides et nous l’acclamons sans rameaux et peut-être bien sans enthousiasme.

La distanciation physique que nous éprouvons ces jours-ci vient nous atteindre au cœur de ce qu’elle la foi chrétienne. Le Christ est relation. Il est l’entre-nous de nos vies. « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là ».

Beaucoup d’entre nous sommes tendus entre la peur pour nos proches dont nous sommes désormais loin, l’angoisse pour ceux qui sont malades, et un violent sentiment d’impuissance.

Peut-être est-ce là qu’il faut nous tenir à l’orée de cette semaine sainte unique en son genre, au sein de cette impuissance, pour rejoindre le Christ qui entre dans Jérusalem. Car lui, le tout proche, le toujours proche, vient nous visiter dans nos éloignements comme il vient accompagner les habitants de Jérusalem dans leur ambivalence. Nous ne pouvons pas venir à lui, il vient à nous. Mais n’est-ce pas justement toute l’histoire de sa vie ?

Il vient rejoindre l’impuissance des hommes, se garer là, au milieu de nos inquiétudes, et s’y tenir, pour toujours. Il n’est plus dès lors ni question de péché, ni question de rite, ni question de prédication. Encore moins de triomphe.

 

L’office des lectures nous a donné ce matin le magnifique chapitre 10 de l’épître aux Hébreux

« En entrant dans le monde, le Christ dit : ‘‘Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation, mais tu m’as façonné un corps. Tu n’as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour les péchés. Alors j’ai dit : Voici, je viens, pour faire, ô Dieu ta volonté […] C’est grâce à cette volonté que nous sommes sanctifiés, par l’offrande que Jésus Christ a faite de son corps, une fois pour toutes.

[…] Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie. L’Esprit Saint, lui aussi, nous l’atteste dans l’Écriture, car, après avoir dit : ‘‘Voici quelle sera l’Alliance que j’établirai avec eux quand ces jours-là seront passés’’, le Seigneur dit : ‘‘Quand je leur donnerai mes lois, je les inscrirai sur leurs cœurs et dans leur pensée et je ne me rappellerai plus leurs péchés ni leurs fautes’’. Or, quand le pardon est accordé, on n’offre plus le sacrifice pour le péché ». (10,4…18)

 

Il nous reste d’y croire.

Il sera temps demain, plus tard, de confesser la résurrection de toute chair. Pour l’heure,

Il nous reste de nous tenir là, dans le silence et la solitude, dans ce grand silence pendant lequel le Père retient son souffle pour accueillir celui de son Fils. Il nous reste d’entrer dans la prière de Dieu, chacun comme il peut, pas à pas, pour veiller le Christ et à travers lui toutes celles et ceux qui dans la solitude, le silence et la nuit s’éteignent.

 

Anne Lécu op