Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi

L’évangile de Matthieu au chapitre 20 parle de salaire et de bonté. Mais il défait nos modèles et nous place dans un monde où l’on ne mesure pas, où l’on ne pèse pas, où l’on ne calcule pas. Le maître de la vigne a choisi de donner un denier à ceux qui travailleraient pour lui. Les premiers commencent tôt, d’autres arrivent en cours de route, et les ouvriers de la dernière heure, que le maître embauchent pourtant, sont tous payés de la même façon, un denier. Il est bien précisé qu’ils ne sont pas faignants, mais bien chômeurs, et que « personne ne les a embauchés ».

Ceux qui se plaignent de leur salaire sont les ouvriers de la première heure qui espéraient bien être payés au pro rata de leur effort, donc plus que les derniers arrivés. Ils n’ont pas compris que le don n’est pas un dû.

Pourtant, nous avions été prévenus par Isaïe, le prophète du Seigneur, « mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins. » Les uns et les autres n’ont pas à comparer leur peine, et le denier n’est rien d’autre que la métaphore de ce que Dieu donne à ceux qui le laissent venir à eux : sa tendresse, qui ne se pèse ni ne se mesure en demi tendresse ou quart de tendresse. Reste pour nous cet aiguillon : Qui va dire à ceux qui attendent que le maître embauche ? Et comment nous convertir à la bonté de maître pour devenir comme lui et donner ce qui n’a pas de prix, sans mesurer ni compter : notre attention, notre présence, notre temps, notre tendresse ?

N’est-ce pas cela, travailler à la vigne du maître ? Et ne sommes-nous pas tous en retard sur le maître pour comprendre ce qu’il espère de nous et quitter le marchandage pour entrer en gratuité ?

Anne Lécu op  

Soixante dix fois sept fois

Dans l’évangile de ce dimanche 06 septembre, Matthieu nous donne à méditer sur la correction fraternelle.  Ce passage s’inscrit entre, d’une part la parabole de la brebis égarée (Mt 18,10-14) et de l’autre, une réponse de Jésus à Pierre qui l’interroge sur le pardon à accorder aux frères. La réponse que donne Jésus à ses disciples est exigeante ; il leur demande de pardonner jusqu’à soixante-dix fois sept fois. Cela signifie que, dans la perspective de l’évangile, l’exclusion d’un membre défaillant ne doit pas être définitive. Prendre du temps pour ramener un frère sur le droit chemin nous rappelle notre propre fragilité vis-à-vis des autres. Nous avons besoin nous aussi des autres pour nous comprendre et prendre le temps de nous laisser nous refaire et nous convertir. En plus de cela la vie fraternelle ne peut être féconde que si les membres vivent une correction fraternelle entre eux, s’ils s’unissent pour confier leurs projets communs à Dieu, et s’ils vivent le pardon entre eux, sans limites, ni frein. Ici la correction fraternelle nous demande de veiller les uns sur les autres en osant nous interpeler. Avoir un contact direct et vrai avec la personne que nous pensons en faute pour connaître les raisons de son agir. En dépit de tout, si une faute est avérée, s’il n’y a pas possibilité de s’entendre faire appel à des témoins ou à l’Église pour nous aider à résoudre le différend sans aller devant un tribunal. La parole directe, le dialogue vrai et la confiance sont bien préférables car ils sont acte de foi et d’espérance en l’humain et la possibilité de relations franches et directes exprimées en  leur vérité et partagées.  On dit souvent que, le linge sale se lave en famille. L’Eglise est notre famille unie en Dieu qui veille sur ses membres par sa présence visible et invisible au milieu de nous. Cela nous aidera à comprendre mieux le rôle de l’Église dans le processus qui consiste à aider le frère pécheur à revenir à Dieu et à se laisser réconcilier. Comment vivons-nous tout cela dans nos propres communautés ? sommes-nous prêtes à aider une sœur dans cette situation ? Et mon rapport et ma pratique du sacrement de la réconciliation : où en suis-je ? Demandons continuellement à Dieu la grâce de nous venir en aide face à nos frères en faute afin, de les aider à la lumière de l’Evangile à grandir et à se convertir selon  sa volonté et non la nôtre. Que Marie notre mère nous y aide dans le quotidien de notre vie de foi à la suite du Christ notre Seigneur et notre Dieu.

 

Soeur Madeleine Dedoui

Fraternité

« Je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël », ainsi commence la lecture du prophète Ezéchiel de ce dimanche (ch. 33, 7) Guetteur. Belle ambition pour ceux et celles qui désirent ardemment une communauté simplement plus cohérente avec ce qu’elle croit. Guetteur et non surveillant. Là est aussi le projet de cette page d’évangile.

 

Pourtant, à la lecture, deux écueils se présentent d’emblée.

Tout d’abord, qui suis-je pour oser parler, aller voir celui qui est tombé, qui s’est écarté, voire perdu ? Ne faut-il pas d’abord regarder la poutre qui est dans mon œil avant de me soucier de la paille (Mt 7, 1-5) qui est dans celui du frère ou de la sœur ? Alors soyons clairs : je ne suis pas là pour régler des comptes, faire la morale, ni m’instaurer redresseur de torts. Si je peux m’adresser à ma sœur, mon frère, c’est dans une solidarité des bras cassés, dans ma propre conscience de mes errements.

 

Mais il est une autre difficulté, plus redoutable : Nous savons – bien tard – combien il est des fautes commises, des crimes, des atteintes à la liberté, à la dignité, à l’intégrité et la conscience de l’autre, dont l’enfant, qui ne peuvent relever d’un tête à tête, ni de deux ou trois témoins, ni même toute la communauté. Mais bien de la justice. Imaginer qu’aller trouver un manipulateur est la voie de la conversion est un leurre sur notre puissance. Ce n’est pas à la conscience du bourreau qu’il convient d’en appeler, comme si le mal commis pouvait rester en « petit comité ». Mais à la société des hommes afin que le tiers de justice se dresse, juge, atteste du mal subi par la victime et répare ce qui peut l’être. Nous savons combien l’entre-soi aura participé à plus de violence et de douleurs encore. Abîmant aussi l’intégrité de la communauté du Christ.

 

C’est alors dans la conscience vive de ces deux obstacles que je peux m’approcher de cette page de Matthieu. Et de quoi s’agit-il ? Non de gagner la bataille des arguments, de ma vérité, de prévaloir sur l’autre, mais de « gagner un frère ». Voilà le courage, le devenir frère. Ce frère que je vais trouver est donc celui-ci là que j’espère gagner, non pour moi, mais pour lui, pour nous ensemble, boiteux, tous. Essentiel. « Frère » car fils et fille du même Père, frère et sœur du même fils unique, le Christ. Voilà ce dont il est question.

Cette fraternité-là n’est pas une donnée, mais un projet, une passion. Car il est tant de fraternités mortifères, familiales parfois, mais aussi et en ces temps où des tueurs, au nom d’un dieu imaginaire et sanguinaire, se revendiquent frères, « à l’heure où certains ont fanatisé cette fraternité pour en faire le cœur de leur croisade macabre », écrivait la rabbin Delphine Horvilleur. Fraternités dévoyées.

 

Celle du Christ, loin de l’entre-soi, est bienfaisante et mobile. Une fraternité comme promesse, non sur le mode de l’identité, mais de l’intensité, dans une reconnaissance mutuelle. Non contre, mais pour d’autres, en leur faveur, comme le signe de ce que nous espérons devenir. Voilà l’unique motivation pour oser faire face avec à l’autre et lui parler, dans « l’humilité et la charité affectueuse » dit une règle de Qumrân. Lui parler et si besoin en appeler à des témoins et à la communauté du Christ. Au nom de Christ, rien d’autre.

Ce Christ qui sait parler, lui, et lui seul peut-être, au païen et au publicain ; y compris à cette part perdue en chacun de nous. Lui qui sait les reconnaître et les aimer jusqu’à en faire ses témoins privilégiés du salut, gratuit et surabondant. Personne n’est illégitime.

Véronique Margron op.

 

Dernier livre paru : L’échec traversé, avec Fred Poché, réédition, Albin Michel 2020