Fraternité

« Je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël », ainsi commence la lecture du prophète Ezéchiel de ce dimanche (ch. 33, 7) Guetteur. Belle ambition pour ceux et celles qui désirent ardemment une communauté simplement plus cohérente avec ce qu’elle croit. Guetteur et non surveillant. Là est aussi le projet de cette page d’évangile.

 

Pourtant, à la lecture, deux écueils se présentent d’emblée.

Tout d’abord, qui suis-je pour oser parler, aller voir celui qui est tombé, qui s’est écarté, voire perdu ? Ne faut-il pas d’abord regarder la poutre qui est dans mon œil avant de me soucier de la paille (Mt 7, 1-5) qui est dans celui du frère ou de la sœur ? Alors soyons clairs : je ne suis pas là pour régler des comptes, faire la morale, ni m’instaurer redresseur de torts. Si je peux m’adresser à ma sœur, mon frère, c’est dans une solidarité des bras cassés, dans ma propre conscience de mes errements.

 

Mais il est une autre difficulté, plus redoutable : Nous savons – bien tard – combien il est des fautes commises, des crimes, des atteintes à la liberté, à la dignité, à l’intégrité et la conscience de l’autre, dont l’enfant, qui ne peuvent relever d’un tête à tête, ni de deux ou trois témoins, ni même toute la communauté. Mais bien de la justice. Imaginer qu’aller trouver un manipulateur est la voie de la conversion est un leurre sur notre puissance. Ce n’est pas à la conscience du bourreau qu’il convient d’en appeler, comme si le mal commis pouvait rester en « petit comité ». Mais à la société des hommes afin que le tiers de justice se dresse, juge, atteste du mal subi par la victime et répare ce qui peut l’être. Nous savons combien l’entre-soi aura participé à plus de violence et de douleurs encore. Abîmant aussi l’intégrité de la communauté du Christ.

 

C’est alors dans la conscience vive de ces deux obstacles que je peux m’approcher de cette page de Matthieu. Et de quoi s’agit-il ? Non de gagner la bataille des arguments, de ma vérité, de prévaloir sur l’autre, mais de « gagner un frère ». Voilà le courage, le devenir frère. Ce frère que je vais trouver est donc celui-ci là que j’espère gagner, non pour moi, mais pour lui, pour nous ensemble, boiteux, tous. Essentiel. « Frère » car fils et fille du même Père, frère et sœur du même fils unique, le Christ. Voilà ce dont il est question.

Cette fraternité-là n’est pas une donnée, mais un projet, une passion. Car il est tant de fraternités mortifères, familiales parfois, mais aussi et en ces temps où des tueurs, au nom d’un dieu imaginaire et sanguinaire, se revendiquent frères, « à l’heure où certains ont fanatisé cette fraternité pour en faire le cœur de leur croisade macabre », écrivait la rabbin Delphine Horvilleur. Fraternités dévoyées.

 

Celle du Christ, loin de l’entre-soi, est bienfaisante et mobile. Une fraternité comme promesse, non sur le mode de l’identité, mais de l’intensité, dans une reconnaissance mutuelle. Non contre, mais pour d’autres, en leur faveur, comme le signe de ce que nous espérons devenir. Voilà l’unique motivation pour oser faire face avec à l’autre et lui parler, dans « l’humilité et la charité affectueuse » dit une règle de Qumrân. Lui parler et si besoin en appeler à des témoins et à la communauté du Christ. Au nom de Christ, rien d’autre.

Ce Christ qui sait parler, lui, et lui seul peut-être, au païen et au publicain ; y compris à cette part perdue en chacun de nous. Lui qui sait les reconnaître et les aimer jusqu’à en faire ses témoins privilégiés du salut, gratuit et surabondant. Personne n’est illégitime.

Véronique Margron op.

 

Dernier livre paru : L’échec traversé, avec Fred Poché, réédition, Albin Michel 2020

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