Poussé par l’Esprit

En méditant le texte de Marc que la liturgie nous propose en ce 1er dimanche de carême, ne serions-nous pas tentées d’aller retrouver Mathieu et Luc pour compléter le récit de cet étrange séjour de Jésus au désert ?

Mais est-ce nécessaire ? En observant bien cet épisode toute une catéchèse se dégage, reprenons-le dans la nouvelle traduction liturgique.

Jésus vient d’être baptisé. « Aussitôt », parole chère à Marc, l’Esprit pousse Jésus au désert. Après la foule qui se pressait autour de Jean le Baptiste, après le bruit qui s’en échappait, voici la solitude, le silence, la Paix où Jésus va pouvoir réfléchir sur les Paroles de son Père.

Après ce baptême où Dieu a manifesté son amour et son choix, comment Jésus n’éprouverait-il pas la nécessité, le besoin de se poser, de s’interroger sur la manière dont il va pouvoir répondre à son Père ?

Le désert,  lieu idéal ? Oui. Toutefois, comme nous, Jésus se sent assailli de questions, de « comment » annoncer ce Royaume d’Amour, de justice de paix. Quarante journées durant lesquelles se poursuivront ces réflexions, ces interrogations.

Mais quelqu’un guette. Par allégorie, Marc introduit Satan, le tentateur. Et Jésus « entend » ses offres de facilités, de réussites, de gestes propres à séduire ! Le choix s’impose. Jésus tranche, et le tentateur s’éloigne.

Mais l’allégorie s’élargit, dans la sérénité. Voici les bêtes sauvages, respectant ce personnage, pas comme les autres.

Marc veut-il nous rappeler les premiers temps de la création où l’homme dominait les bêtes sauvages ? Mais peut-être pense-t-il à l’harmonie du monde qui naîtra sous la royauté du Messie ? Et les Anges, qui le servent, ne figurent-ils pas l’assistance constante du Père auprès de son fils, et auprès de nous, rendant son Fils et nous-mêmes prêts à suivre son plan d’Amour et de Salut ? Et Jésus laisse le désert, retrouve le monde, ses infidélités, son chaos, ses injustices, ses meurtres, mais fort de la Force de son Père !

Si Jean le Baptiste a été arrêté, convient-il à Jésus d’annoncer le Royaume en ce lieu ? C’est de la Galilée que retentira l’appel de Jésus à la conversion, à la foi en l’Evangile !

En ce début de carême, partons nous aussi dans quelque lieu désert pour retrouver le goût, la douceur de notre relation avec le Père et poussés par l’Esprit, nous pourrons écarter les futilités quotidiennes qui se pressent si souvent en notre esprit !

Avec Jésus, nous aussi, nous irons en « Galilée », pour y assumer la mission d’amour que le Père désire nous confier auprès de nos frères, nos sœurs, si souvent bloqués par ces violences, désirs de vengeance, de haines.

Oui, avec la force de l’Esprit, convertissons-nous, croyons à l’Evangile et le Christ de Pâques nous sauvera ! Et sauvera le monde !

 

Très bon carême à chacun et à chacune !

Soeur Monique Wagner 

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Bienheureuses désobéissances

Aujourd’hui Jésus rencontre un lépreux à première vue désobéissant à la loi mais aussi à Jésus. L’évangile de Marc ne commence pas très bien !

Remarquons que cette rencontre entre ces 2 hommes : Jésus et le lépreux se situe lors du premier voyage missionnaire de Jésus qui a quitté Capharnaüm où venait de commencer sa vie publique. Jésus avait guéri et doit s’arracher de cette ville qu’il semble aimer pour dit-il aller « ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame l’Evangile»*.

Cette rencontre a donc lieu quelque part en Galilée : un lépreux vint à Jésus, le supplie, tombe à ses genoux et lui exprime sa supplication : être purifié !

… la foi qui met en route et permet la supplication. Ce lépreux était certes impur à cause de cette maladie, révélateur de son péché, mais nous le savons aussi, rejeté de toute vie sociale et de toute pratique religieuse et ce, ne l’oublions pas, au nom même de Dieu et de sa loi minutieusement conservée dans le livre du Lévitique **

Ni Jésus, ni le lépreux n’aurait dû s’approcher l’un de l’autre … quant à se toucher, ce que fait Jésus, n’en parlons pas !

Quelle merveilleuse transgression de la loi pour le lépreux qui, au nom de sa grande foi et surtout d’une liberté intérieure s’approche de Jésus et le supplie ! Une désobéissance, fruit d’un beau travail de discernement et de reconnaissance : ce Jésus est le Messie que l’on attend qu’il s’empressera d’annoncer, contrairement à ce que Jésus lui demande ! De plus, est-il allé se présenter au prêtre comme l’ordonne la loi ? Mystère …

Pour Jésus, sa magnifique liberté intérieure qui le pousse à s’approcher et toucher l’impureté, pour révéler le visage de son Père Miséricordieux, attiré par la misère afin de purifier, libérer, sauver ce qui semblait perdu !

« Bienheureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur »***, bienheureuses désobéissances qui nous ont valu une telle Révélation, annonce de la Bonne Nouvelle. Le monde nouveau est là !

« Aime et fais ce que tu veux », nous a dit St Augustin !

Le programme missionnaire nous est donné, y compris pour ces temps où nombreux sont ceux qui le recherchent : s’approcher, tendre la main, toucher et oser un geste, une parole dans un élan de liberté intérieure ! Il n’y a plus qu’à… continuer à le vivre !

 

Sr Elisabeth LEMIERE  

 

* Marc 1,38

** Lévitique 13, 1-2.45-46

*** Exultet

Aussitôt…

« Aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm, Jésus et ses disciples allèrent dans la maison de Simon et d’André. »

C’est un programme en trois points que Jésus nous laisse à travers le passage d’Évangile de ce jour : celui de la solidarité, celui du ressourcement et celui de communautés où se vit le service mutuel, ce service qui fait que, les uns les autres, nous nous guérissons de nos maladies de cœur et d’âme, nous nous redonnons souffle, nous nous mettons debout.

Ainsi Jésus arrive chez Simon et la maîtresse de maison, la belle-mère de ce dernier, est alitée. «Sans plus attendre» dit Marc «on parle à Jésus de la malade. » Alors Il s’approche de la malade, la prend par la main et l’aide à se relever. «L’ayant prise par la main, Il la fit lever.» En toute simplicité, il la rend physiquement à la possibilité d’accomplir sa tâche.

Cet acte que Jésus pose est un devoir qu’Il confie à son Église. Jésus nous confie le devoir de nous approcher, de nous faire proches des personnes qui n’en peuvent plus, des personnes qui sont accablées par les épreuves. Et non pas seulement nous faire proches d’elles mais de leur tendre la main pour les remettre en route, les aider à repartir.

Le récit continue : Jésus va poser d’autres actes, avoir d’autres attitudes qui seront d’autres devoirs pour son Église.

En effet, Jésus guérit toutes sortes de malades et continue le texte : «Le lendemain, bien avant l’aube, Jésus se lève, Il sort et s’en va dans un endroit désert » Jésus part pour prier, Il remonte à sa source, à celui de qui Il se reçoit, de qui Il reçoit sa capacité d’être serviteur. Et nous ? Ne nous croyons pas plus forts et plus résistants que Lui. Nous savons très bien que, s’il s’agit de se mettre au service d’autrui, nos énergies ne sont pas infinies.

Jésus confie à son Église ce devoir de solitude et de silence. II nous invite à nous retirer, à nous mettre à l’écart pour nous ressourcer et trouver la force de la fraternité, la force d’aider ceux qui souffrent près de nous.

Ensuite Jésus va poser un troisième acte, sans doute, plus difficile à comprendre. «Simon et ses compagnons se mettent à sa recherche. Quand ils l’ont trouvé ils lui disent: tout le monde te cherche! » Mais Jésus leur répond: «Partons ailleurs dans les villages voisins afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle; car c’est pour cela que je suis sorti.» Les habitants de Capharnaüm ont probablement dû mal à recevoir cette réponse ! Il vient seulement de guérir quelques personnes et voilà qu’il ne continue pas et quitte la ville …

Cette troisième attitude de Jésus contient deux enseignements. Le premier, II le dit lui-même: «Partons ailleurs dans les villages voisins afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle.» Il a donné à certains, et ceux-là vont devoir accepter qu’II aille donner à d’autres. Il va falloir partager.

Le second est d’apprendre aux habitants de Capharnaüm la dynamique du don de soi (on reçoit et à son tour on donne). C’est ce qu’a vécu la belle-mère de Pierre : une fois guérie, elle s’est mise au service de ceux qui étaient dans sa maison.

Le troisième devoir que Jésus confie à son Église est donc celui de devenir des communautés solidaires où nous recevons des autres mais aussi où nous prenons en charge les autres.

Soeur Catherine Aubry   

On était frappé par son enseignement

Jésus, un homme qui fait ce qu’il dit,

enseigne avec autorité

et se laisse connaître

                                                                                                                                                                                                                                                      (4° Dimanche du temps Ordinaire)

La caméra de l’évangéliste Marc, ayant pour ainsi dire, filmé le « groupe » des disciples le dimanche précédent, nous présente aujourd’hui un « gros plan » centré sur celui qui conduit le groupe, un certain « nazaréen », jusqu’ici charpentier d’un bourg de l’intérieur,  Jésus.

Marc se propose à présent de nous dépeindre « une journée type » de Jésus et de ses compagnons de route, avec la narration de cette fameuse journée de Capharnaüm, en y décrivant quatre  « actions » assez caractéristiques de son ministère : Jésus  enseigne, libère des démons, guérit les malades et prie.

Jésus est donc dans la synagogue de Capharnaüm, il enseigne avec assurance. C’est un maître humble, qui tout en parlant de matières les plus hautes, enseigne avec humilité et simplicité ; il ne laisse rien entrevoir dans son air ni dans son ton qui ressente la suffisance et l’orgueil. S’il met du poids et de l’autorité dans ce qu’il dit, ce n’est pas pour se faire valoir lui-même, mais pour faire connaître Celui au nom de qui il parle.

Mais voilà  que ce jour-là, il y a dans l’assistance un homme tourmenté par un esprit mauvais qui se met à crier : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ; es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu »…

Jésus ordonne à l’esprit impur de s’en aller et l’esprit lui obéit.

Devant cet « exorcisme »  de Jésus, nous pouvons avoir différentes attitudes, mais en réalité, Marc commence l’activité de Jésus par un exorcisme étant donné qu’il y voit le « condensé » parfait de toute son oeuvre :  Jésus vient libérer l’homme esclave des puissances qui l’aliènent. Le monde change de maître. C’est le Règne de Dieu qui commence !

Jésus est présenté comme le libérateur, et l’assistance – qui est frappée de stupeur devant l’autorité de ce prophète – se demande « Qu’est-ce que cela veut dire ? ». C’est certainement la question qui a guidé la vie de Saint Thomas d’Aquin, dont l’Eglise fait mémoire aujourd’hui. Ce grand frère prêcheur témoigne pour nous que Dieu libère et se donne à tout ceux et celles qui le cherchent et qu’il nous crée capables de le trouver.

En quelque sorte, le cri de cet homme, exprime le cri de notre humanité, sous le poids d’un monde d’iniquité. Seule, la vie de Dieu en nous peut nous faire sortir de nos esclavages et nous purifier. Quand Jésus dit : « Silence, sors de cet homme », il fait la lumière en lui, il fait advenir en lui la liberté et l’amour. A la suite de Jésus, nous prions et nous agissons à notre niveau, pour la libération du monde, nous voulons entendre ce qui nous est dit, pour que nous puissions cheminer, à partir des capacités que Dieu nous donne, et dont nous usons librement. Nous  connaissons la grandeur et la beauté de notre baptême. Nous avons été soustraits au monde d’iniquité dans lequel nous vivions, et comme Moïse qui intercède sur la montagne pour son peuple, nous voulons nous tenir dans la prière, pour que le règne de l’amour se manifeste encore. Jésus souffre de notre misère intérieure, il nous veut libres et délivrés du mal, qui quelquefois trouve en nous un sommeil complice ou coupable.

Jésus nous propose encore aujourd’hui son secours et sa liberté. Alors, à chacun d’entre nous de la demander, de la vouloir, de l’accueillir.

 

Soeur Maria Fabiola Velasquez o.p.  

Convertissez-vous et venez à ma suite

Le temps et la mission du Baptiste s’achèvent, la voix criait dans le désert «Convertissez-vous : le Règne de cieux s’approche… » (Mt 3,3) cette voix est réduite au silence. Le dernier prophète du peuple d’Israël qui passait des bords du Jourdain lieu de vie où il à signalé à ses disciples « l’agneau de Dieu » (Jn 1,29), est maintenant jeté en prison, lieu de condamnation et de mort.

Jésus ne commencera sa mission que lorsque la mission de Jean sera finie. A présent c’est le temps de la mission de Jésus, qui lui aussi annonce : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche convertissez- vous et croyez à l’Evangile » (Mc 1,15 ). Jésus inaugure son ministère au bord de lac de Galilée, au nord de la Palestine, où il a été élevé (Luc. 4-14-16). Il commence à « proclamer l’Evangile de Dieu » (Mc. 1,14b) parmi les siens, avec cet appel urgent : «  convertissez-vous », action nécessaire pour pouvoir accueillir dans la foi, le royaume qui est déjà est là. Jésus, ne pouvant pas continuer à faire seul cette annonce, avait besoin de disciples qui après lui continuent la mission : l’annonce du royaume ne peut pas s’arrêter.

L’action qui se déroule maintenant prend l’aspect d’une fondation, d’une communauté. Jésus, va aller, là où sont les hommes, dans leur réalité, avec son regard qui va se porter sur deux pêcheurs en train de jeter leurs filets. Il leur lance un appel : «  venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes » (v.17). L’évangile dit qu’aussitôt, laissant leur filet, ils le suivirent, et cette même histoire se répète pour deux autres frères, pêcheurs aussi : Jacques et Jean, «  qui étaient dans la barque en train de réparer les filets » (v19). Jésus, vient juste de commencer la mission, il n’a pas encore réalisé de miracles, n’a pas raconté de paraboles, son nom n’est pas connu, alors qu’a t-il dit à ces quatre pêcheurs, pour qu’ils laissent tout au premier appel de sa voix ? Ces pêcheurs ont abandonné leurs professions, leurs biens, leurs familles, leurs désirs de possession, ont montré une disponibilité pour suivre l’agneau de Dieu, que Jean avait signalé auparavant, lui que n’avait pas d’endroit où reposer sa tête. (Mt 8,20)

La présence de Jésus au milieu de nous s’inscrit dans un double mouvement : un appel de sa part et une réponse de la nôtre. Jésus, vient pour nous montrer d’autres horizons, d’autres manière de vivre, il vient nous chercher là où nous sommes, lui qui a besoin de nous, comme Dieu a eu besoin de Jonas pour aller à Ninive.

Maintenant, c’est à nous de devenir un Jonas, un Simon, un André, un Jacques ou Jean, à qui une voix dit : « Lève-toi et va » (Jon 3,2) ou, « venez à ma suite » (v.17), de tout laisser et de le suivre.

 

Seigneur, enseigne-moi tes voies,

Fais-moi connaitre ta route.

Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi

Car tu es le Dieu qui me sauve. (Ps 24)

Sr. Maria Esperanza OLARTE-MATEUS.OP   

Voici l’Agneau de Dieu

Homélie prononcée à la paroisse st Eustache, Paris, dimanche 14 janvier 18  

(Jean 1, 35-42)

 

Clé de voute de l’église, Monastère de Chalais (Isère)

Jean-Baptiste prêche aux abords du Jourdain, et ce jour-là il est accompagné de deux de ses disciples, André, et un autre, dont nous ne saurons pas le nom, nous peut-être.

Voyant Jésus, Jean-Baptiste dit à ses disciples : « Voici l’Agneau de Dieu » et il n’en faut pas plus pour que ces deux-là quittent leur maître pour suivre Jésus. Je ne sais si quiconque parmi nous se lèverait ainsi pour suivre un homme qui nous raconterait qu’il est l’agneau de Dieu !

Mais pour eux, qui connaissaient bien l’Ancien Testament, l’expression « agneau de Dieu » pouvait évoquer quatre images.

Tout d’abord l’agneau pascal : le rite de la Pâque qui chaque année rappelait au peuple que Dieu l’avait libéré du pays de l’esclavage, de la servitude. Le Dieu qui vient, en Jésus est donc un Dieu qui libère de ce qui nous fait mourir, nous entraîne vers la désolation.

Ensuite, « l’agneau » renvoie au Messie dont parle le prophète Isaïe : « Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir. » (Is 53, 7). Ainsi le Serviteur de Dieu, l’envoyé, subira la persécution et la mort. Mais ensuite il sera reconnu comme le sauveur de toute l’humanité : « mon serviteur triomphera, il sera élevé. » (Is 52, 13)

L’agneau, encore, faisait penser à Isaac, ce fils tendrement aimé d’Abraham et que pourtant il s’apprêtait à sacrifier, à tuer, croyant que son Dieu exigeait la mort de son fils unique en sacrifice, comme bien d’autres religions le demandaient à l’époque. Mais voilà, ce Dieu-là ne veut à aucun prix voir couler le sang de ses enfants. Aussi avait-il arrêté la main du père : « ne porte pas la main sur l’enfant ». Notre Dieu veut que l’humain vive. Toujours.

Et enfin, en entendant Jean-Baptiste parler d’un agneau, les disciples ont pu penser à Moïse ; car nombre de commentaires juifs de l’Exode comparaient Moïse à un agneau : ils imaginaient une balance : sur l’un des deux plateaux, il y avait toutes les forces de l’Égypte rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l’autre plateau, Moïse présenté sous la forme d’un petit agneau. Face à la puissance des Pharaons et des armées, c’étaient la faiblesse et l’innocence qui l’avaient emporté.

Ainsi donc voilà deux hommes qui quittent tout pour suivre un homme qui récapitule en sa chair que notre Dieu libère de ce qui nous détruit, qu’alors même qu’il sera poursuivi, mis à mort et exécuté, c’est pourtant lui et son amour qui vaincront. Un homme dont la vie est le témoin vivant qu’il hait toute violence, toute injustice, que son désir le plus ardent est que l’homme soit un authentiquement et pleinement un vivant. Et que là où les puissances du mal se déchaînent, en ce monde comme à nos portes, les puissances du mépris, de la volonté d’anéantir la dignité humaine, c’est ce qui nous apparaît faible qui vaincra. Ce qui nous apparaît faible, autrement dit ce que nous sommes, chacun. Oui nous pourrions nous décourager bien souvent devant un monde si brutal ; la réponse du Christ n’est rien d’autre que l’engagement en chair et os, fragile et opiniâtre, de chacune et chacun de nous. De nos humanités embarquées dans la même barque, où le Christ se tient à nos côtés.

Jésus demande alors à ces deux hommes ce qu’ils cherchent. Il ne demande pas qui cherchez-vous, mais que cherchez-vous ?

Autrement dit au fond de votre cœur, que cherchez-vous ? Quel sens désirez-vous donner à vos jours ? quel trésor imprenable, inviolable, cherchez-vous ? Et nous ? Que cherchons-nous vraiment ? Du sein de nos vies ordinaires. La puissance ? la reconnaissance à tout prix ? L’apparence des notabilités ? Le succès tel que le monde l’entend ? Peut-être. Et qui ne le comprendrait. Mais plus au fond, plus au cœur de l’âme, que cherchons-nous ? Que cherchons-nous qui soit libération de ce qui nous entrave, qui soit du côté de ce qui nous fait battre le cœur à chacun et vivre ensemble, dans la dignité honorée de tous, à commencer par les plus vulnérables parmi nous. Que cherchons-nous qui nous fasse aimer ce monde et les humains de ce temps. Et d’abord ceux qui se pensent indignes de notre respect et de notre reconnaissance.

La réponse de disciples est étrange puisqu’elle est elle-même une question : Maître où demeures-tu ?

Ces hommes ont pressenti quelque chose. La réponse à ce que nous cherchons, c’est d’aller et voir, c’est de se mettre en route, de s’éloigner de certitudes trop rapides et de conforts qui peuvent étouffer et nous plonger en léthargie. Partir vers une promesse sans assurance. Devenir un pèlerin de l’existence. Venez, oui. Venez voir et faites-vous votre jugement, librement, sans contrainte. Venez, comme une amoureuse invitation.

Et voyez. Voyez où je vis,je demeure. L’identité du Christ c’est là où il demeure. Là où il n’a pas de pierre où se reposer, comme tant et tant d’humains, tragiquement, en cette journée de tous les déplacés du monde, plus de 35 millions selon le HCR. Comme certains parmi nous ici même, condamnés à aller de campement en campement, de centre d’hébergement en refuge précaire. Là où demeure Jésus c’est le cœur de son Dieu, le cœur du Père. Là où il trouve son vrai repos. Là où il puise ses forces pour marcher, guérir, sauver, et annoncer que la Bonne Nouvelle de l’infinie proximité de Dieu est pour chacun et pour tous, quoiqu’il ait fait, quoiqu’il ait vécu. Sa demeure, la nôtre à chacun, quelle que soit notre situation, c’est enfin de compte celle-ci. Habiter en sa tendresse et croire de toutes nos forces qu’elle nous sauve, y compris quand les nuits sont noires. Alors demeurons ensemble dans le creux de Dieu, et par notre amitié et notre engagement en leur faveur, ouvrons-le à ceux qui s’en croient exclus.

Véronique Margron op. 

 

 

 

De l’or, de l’encens, de la myrrhe

Des rois venus de loin s’approchent.Ils viennent visiter un enfant, couché dans une mangeoire, dans un arrière cours de ferme. A Bethléem.

Des rois venus de loin s’approchent. Ils ne viennent pas les mains vides.Irénée de Lyon et d’autres après lui précisent :

La myrrhe signifiait que c’était qui lui, pour notre race humaine mortelle, mourrait et serait enseveli ; l’or, qu’il était le Roi dont le règne n’aurait pas de fin ; l’encens, enfin, qu’il était le Dieu qui venait de se faire connaître en Judée et de se manifester à ceux qui ne le cherchaient point. Contre les hérésies, III, 9,2.

 

L’offrande peut qualifier celui qu’elle honore, comme un Dieu, un roi, un homme, mais aussi celui qui offre. Jacques de Voragine, dans La Légende dorée, comprend ainsi le don des mages : « Parce que l’or signifie l’amour, l’encens la prière, la myrrhe la mortification de la chair : et nous devons les offrir tous trois à Jésus Christ. »

Mais à regarder de près le texte, on peut aller plus loin dans l’étonnement. En effet, certains spécialistes du texte biblique s’étonnent de ce que des marchands offrent de l’or. Pierre Faure, dans un essai remarquable sur les Parfums et les aromates de l’Antiquité, précise que le texte grec dont nous disposons traduit un araméen disparu : « Le mot khrusos représente l’hébreu zâhab, l’araméen dahav, lesquels, en de nombreux passages de la Bible, désignent allégoriquement tout autre chose que l’or, par exemple un baume tel que le bdellium (Gn 2,12) ou une huile d’onction parfumée (Za 4,12). »

On peut alors se demander si « l’or » de Mt 2,11 ne serait pas plutôt une métaphore pour évoquer « quelques grains de résine dorée », associés à de l’oliban blanc et de la myrrhe rousse, c’est-à-dire en réalité trois sortes d’encens précieux de différentes couleurs. C’est une hypothèse très séduisante : si les mages offrent à Jésus du baume, de l’oliban et de la myrrhe, ce sont trois résines sacrées offertes à Dieu pour la construction de l’Arche de la rencontre qui protègera le Décalogue en Ex 30,34 ! Les aromates offerts à l’enfant Jésus par des mages étrangers seraient les mêmes que ceux brûlés par le grand prêtre dans le Saint des saints !

Quant au bdellium, cette résine aromatique des plus recherchées de l’Antiquité, de couleur or, on le retrouve au livre des Nombres dans lequel il est dit que la manne « ressemblait à de la graine de coriandre et avait l’aspect du bdellium » (Nb 11,7).

La traduction liturgique a choisi de traduire bdellium par « ambre jaune ». Est-ce que « l’or » des rois mages ne serait pas cet ambre jaune, plus précieux que l’or, que l’on peut confondre avec la manne ? Jésus, couché dans une mangeoire, dans la maison du pain (selon l’étymologie de Bethléem), se verrait offrir une sorte de manne parfumée, quelque chose qui vient de l’Éden, selon le second récit de la création ? Et ce parfum qui viendrait nourrir le Verbe, à la fois nourriture et parole, et l’embaumer, serait apporté par de lointains étrangers qui ont fait un long chemin jusqu’à lui ?

Jésus, le Verbe qui se fera nourriture, lui le parfum de Dieu, naît dans une mangeoire qui sans doute ne sent pas la rose. Si le Christ est un parfum, il attire tout le monde à lui, les bergers et les mages, mais afin de nous laisser libres, il permet que le parfum soit apporté par les visiteurs. Il est tellement pauvre qu’il laisse ceux qui viennent le voir lui apporter tout ce dont il manque : leur propre parole, leur propre parfum. Et voilà que ce don devient la nourriture du Fils. Il le dira plus tard à ses disciples qui ne comprennent pas : « J’ai à manger un aliment que vous ne connaissez pas » (Jn 4,32). La « manne parfumée » qui nourrit Jésus, c’est le don que nous lui faisons de nous-mêmes, un jour après l’autre, encens, myrrhe, baume.

 

Sœur Anne Lécu o.p.