Quatre semaines après… Bonjour tristesse, adieu tristesse


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« Bonjour tristesse », ce titre du premier roman de Françoise Sagan, en 1954, est tiré d’un poème de Paul Eluard, écrit en 1932 et publié dans le recueil La vie immédiate. C’est bien le seul mot qui vienne en ce 8 janvier, jour de deuil national, suite à l’assassinat de douze personnes au siège du journal satirique Charlie Hebdo. Des journalistes, des policiers, des proches, des personnels de service. Douze vies arrachées à leurs proches, à leurs amis, à notre monde et à nous-mêmes. À travers eux, tenter de tuer une manière d’être : la capacité de dérision, de rire, de l’art de savoir se moquer, et tout d’abord de soi, juste avec un crayon.

Au soir du 11 janvier, nous sommes plus interdites encore, car en trois jours 17 personnes, dont 4 assassinées parce que juives, sont mortes sous les balles de 3 tueurs. Vingt morts en tout.

Mais nous sommes aussi fiers, comme rarement, devant ces presque 4 millions de personnes se levant comme un seul homme, dans des foules aussi innombrables que paisibles et bon enfant, pour dire non à la violence et oui à la liberté autant qu’à la fraternité. Une fraternité qui n’est pas liée au sang, mais au sens que nous donnons à notre vie ensemble.

Les mois à venir nous diront si nous avons su, tous, politiques, religieux, citoyens, transformer ce jour historique en mouvement de fond…

 

Pour le moment, deux questions me poursuivent.

La première : comment encore croire en l’homme ? Ce drame avec tous ceux qui se déroulent encore et toujours sur le théâtre du monde – comme au Nigeria, en Centreafrique ou en Syrie et en Irak – tout cela ne peut pas ne pas nous interroger.

Nous connaissons la question – à défaut de la réponse : « comment croire en Dieu au regard de la souffrance de l’innocent ? » Mais la question « comment croire en l’homme ? » est au moins sinon redoutable.

Et pourtant.

C’est à elle qu’il nous faut aussi nous atteler. Et ne pas renoncer. Au contraire, résister et réformer notre courage. Car ce qui nous définit est bien notre désir, notre capacité et notre volonté d’agir et de dire, malgré la puissance du mal commis par des hommes. Le christianisme est un combat – pacifique mais actif – contre la fatalité et, ce, malgré la tristesse, le désarroi ou la colère. Converser ensemble, du sein de nos différences sociales, de nos sensibilités politiques, religieuses ou générationnelles. Faire de nos maisons des lieux où la parole est accueillie, recueillie, partagée, discutée. Nos paroles, à chacune, modestes et maladroites mais qui traduisent la volonté de vivre ensemble, de rester lier dans un même destin et de construire des ponts plutôt que des murs.

Face à la barbarie, la question posée sans cesse à l’humain est : veut-il, ou non, entrer dans la conversation du monde ? Ces meurtriers ont choisi la brutalité la plus vile contre toute parole, frêle par nature.

Croire au Christ nous supplie de faire de nos maisons des maisons de paix. Sinon comment l’invoquer pour ce monde tremblant ? Bâtir la paix implique de pouvoir se parler, se reconnaître, s’estimer et agir ensemble, du sein de la singularité, du mystère, de chacun et du respect de tous.

Croire en l’humain. Tâche qui nous incombe à tous. Aux chrétiens plus encore, peut-être. Car notre Dieu a choisi d’habiter cette condition humaine, de l’aimer à la folie, avec ses fragilités, sa pauvreté autant que de sa grandeur, qui n’est autre que de pouvoir se tourner vers autrui avant de s’occuper de soi-même.

Alors oui, croire en l’homme, marqué de complexités, d’ambivalences. Croire en l’homme avec autant de lucidité – car capable du pire – que d’espérance, car sa vocation est dans le don de lui-même en faveur d’autres.

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Ma seconde question concerne la place de l’humour et du rire dans nos façons d’être et de croire. Nous le savons, ces hommes se sont attaqués – dans l’attentat au Journal – à tout un symbole de notre démocratie : la capacité à rire, rire des puissants, rire de nous-mêmes, rire de nos systèmes de pensée. Rire, pour justement ne pas cogner ni haïr.

Le rire du fou, du bouffon du roi qui montre que le monarque, quel qu’il soit, est toujours nu et rappelle ainsi à tous que riches et puissants ne sont que des hommes et que croyances et convictions demandent du recul, de la profondeur historique et de la connaissance. L’impertinence est alors une nécessité, une cure qui dessille et lave les yeux de l’intelligence.

Non qu’il faille avoir été un lecteur assidu de Charlie Hebdo, ou partager tous ses « coups de gueule », ses caricatures, par définition excessives et qui peuvent ne pas nous faire rire du tout. Non. Mais oui, par contre, partager la même passion pour une liberté de penser et de s’exprimer qui continue de coûter cher en ce monde, tragiquement. Une liberté fondamentale et, pour cela même, limitée par l’interdit du mépris de l’autre et de l’incitation à la haine.

Rappelons-nous la lecture du Nom de la Rose (1982) d’Umberto Eco. Dans ce roman, aux allures policières, le cœur de l’intrigue se joue autour d’un traité – sorti de l’imagination de l’auteur- du philosophe grec Aristote. Texte sur la poésie, sur le comique, l’ironie et la plaisanterie.

Lors du dénouement, dans la mystérieuse bibliothèque de l’abbaye bénédictine, Guillaume de Baskerville – héros du livre – comprend que le bibliothécaire, le fr. Jorge de Burgos, a empoisonné les pages de cet ouvrage – pourtant rarissime.

« — Mais qu’est-ce qui t’a fait peur dans ce discours sur le rire ? Tu n’élimines pas le rire en éliminant ce livre [demande Guillaume].

— Non, certes [répond Jorge]. Le rire distrait, quelques instants, le vilain de la peur. Mais la loi s’impose à travers la peur, dont le vrai nom est crainte de Dieu. […]Et que serions-nous, nous créatures pécheresses, sans la peur, peut-être le plus sage et le plus affectueux des dons divins ? »

Pour le fr. Jorge aucun doute : l’État, la religion, l’Église ne tiennent que par la peur. Sa conclusion est alors implacable, celui qui rit ne croit pas.

Les propos du vieil aveugle font réfléchir aujourd’hui. Car le rire et l’humour sont résistances, antidotes contre les certitudes faciles et l’esprit de sérieux qui s’oppose à la gravité de la pensée. Un humour qui n’humilie jamais l’autre mais qui aide à transmettre l’essentiel et à rester critique, avec soi-même avant tout. Un humour qui donne un peu de légèreté à la vie.

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Là encore, revenons aux Écritures. Les récits de la Passion nous racontent que Jésus fut raillé et humilié lors de sa passion, jusqu’à être revêtu comme un roi, afin de se moquer de lui jusqu’au bout. Mais voilà, il est vraiment roi. Ainsi quand Pilate dit « voici l’homme, voici votre roi », il dit la vérité. Le Christ a traversé la dérision, celle qui le mène à la mort. Non seulement elle ne l’a pas atteint, mais il en a retourné le sens, il l’a transfiguré. Dans cette mort, pourtant infâme, se révèlent le seul véritable roi et l’homme véritable.

Alors cultivons l’humour comme la juste distance avec nous-même, comme un art qui désamorce des pulsions de violence.

Et méditons encore sur ce que dit, à la fin du roman le frère franciscain Guillaume de Baskerville :

« Peut-être existe-t-il finalement seulement une chose à faire si l’on aime les êtres humains : les faire rire de la vérité, et faire rire la vérité elle-même, car la seule vérité est d’apprendre à se libérer de la passion maladive que l’on éprouve pour la vérité. »

Car la vérité nous devancera toujours et la bonté marche à ses côtés.

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Véronique Margron op.

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Pensées…

Avant de poster le commentaire biblique de demain, comment ne pas évoquer l’effroi qui nous a saisi ces jours ci. Nous reproduisons une série de tweets postés par l’association Coexister, dont certaines d’entre nous connaissent bien un des fondateurs, Samuel.

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Pensées aussi pour ces dessinateurs fabuleux, dont Cabu, qui a bercé l’enfance de celles et ceux qui à la fin des années 70, regardaient Récré A2. Nous vous renvoyons au bel article de Jean-Claude Guillebaud : « Ils ont tué les gentils ».

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Fête de la présentation de Marie au temple

Notre Congrégation ayant été mise par Marie Poussepin sous le patronage de la présentation de Marie au temple, le 21 novembre est pour nous jour de fête. Nous vous offrons pour l’occasion ce très joli texte apocryphe du Protévangile de Jacques.

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L’enfant eut deux ans, et Joachim dit : « Conduisons-la au Temple du Seigneur pour accomplir la promesse que nous avons faite, de peur que le Maître n’envoie la chercher et que notre offrande ne soit plus admise. » Et Anne dit : « Attendons sa troisième année, pour qu’elle ne cherche point son père ou sa mère ». Et Joachim dit : « Attendons ». Or, l’enfant eut trois ans, et Joachim dit : « Appelons les filles des Hébreux qui sont sans tache ; qu’elles prennent chacune une lampe, et que ces lampes soit allumées, pour qu’elle ne se retourne pas en arrière et que son cœur ne soit pas retenu captif hors du Temple du Seigneur. Et le prêtre la reçut et, l’ayant embrassée, il la bénit et dit : « Le Seigneur Dieu a exalté ton nom dans toutes les générations. En toi, aux derniers jours, le Seigneur manifestera la rédemption aux fils d’Israël. » Et il la plaça sur le troisième degré de l’autel. Et le Seigneur fit descendre sa grâce sur elle. Et ses pieds se mirent à danser et toute la maison d’Israël l’aima.

Protévangile de Jacques

Solitudes, nuit et jour, de Véronique Margron


Nous sommes heureuses de vous annoncer la sortie du nouveau livre de Véronique Margron

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Entretiens avec Claude Plettner

« Douce et réclamée, nécessaire parfois,  mortelle souvent, comment faire avec la solitude? Ou plus exactement avec les solitudes de l’existence humaine, intime et sociale ? Véronique Margron en connaît toutes les richesses et toutes les menaces. Par son expérience auprès des malades, des jeunes délinquants et son accompagnement spirituel de personnes de milieux très différents, mais aussi en tant que religieuse et théologienne.

Multiples

Ce livre, très humain, évoque avec tact et profondeur nos différentes solitudes humaines. Solitudes dans les foules contemporaines, solitudes dans les malheurs, la désolation, dans la catastrophe collective parfois… À chaque fois, l’auteure renvoie également à une méditation des Écritures, la solitude de l’adam, celle de Zachée, de Jésus, de Job, des marcheurs d’Emmaüs…

Penser ainsi la solitude des êtres participe de la nécessaire humanisation de notre monde. Son livre finit sur une bouleversante méditation personnelle des Sept dernières paroles du Christ. Un livre très personnel, sur un sujet  contemporain et actuel. »

Aux éditions Bayard.

Le retour des champions

Jeux olympiques européens

des personnes en situation de déficience intellectuelle

Dimanche 21 septembre, Anaïs, Sarah et Kévin sont rentrés du formidable challenge qui venait de leur être donné de vivre : les jeux olympiques à la mesure de l’Eurasie !

Ils ont totalisé à eux 3 : 1 médaille d’or ; 4 médailles d’argent ; une 4ème et une 6ème places.

Moment d’intense bonheur qui gomme des années de souffrance faite d’échecs à répétition, de peur de décevoir, voire d’humiliations …

Une restauration de leur image bien méritée.

Ci dessous, trois photos pour illustrer l’arrivée des athlètes et de leur professeur dans la cour où les attendait un accueil surprise à la mesure de leur exploit.

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Les jeux olympiques européens des personnes atteintes de déficience intellectuelle.

Du 9 au 21 septembre se déroulent à Anvers les jeux olympiques européens des personnes atteintes de déficience intellectuelle.

2000 athlètes venus de 58 pays d’Europe et d’Eurasie concourent dans 10 sports olympiques.

La fédération française, bien représentée, compte 3 jeunes de l’IME St Martin des Douëts (où les soeurs sont présentes depuis de longues années) à Tours : Sarah, Anaïs et Kévin, entrainés par Elisabeth, le professeur d’éducation physique de l’établissement.

J’ai assisté sur youtube à l’arrivée de la flamme olympique (le lien permet de voir la cérémonie d’ouverture entière). Partie le 4 septembre d’Alexandroupolis en Grèce, elle est arrivée le 9 en Belgique. Depuis elle a parcouru 450 km à travers le pays. Le 13, la vasque a été allumée à la fin d’une cérémonie d’ouverture de qualité où compétiteurs et spectateurs ont été divertis par un spectacle de danse unifiée joué par des danseuses ayant une déficience intellectuelle.

Le sport contribue grandement à l’accès à l’autonomie.

Bien que l’événement ne fasse pas la Une des journaux, c’est une belle expérience de fraternité où vraiment « l’essentiel est de participer ».

Sœur Françoise Chantal Lelimouzin

Invitation de nos soeurs dominicaines de Béthanie

« On les croit coupables. Il n’en est rien. Elles le furent, c’est vrai, mais depuis longtemps elles ont cessé de l’être ; et si un jour elles ont failli, depuis longtemps déjà elles ont reconquis dans les larmes et dans l’amour de Dieu une seconde innocence. […]  Oui, elles furent coupables, mais Dieu ne nous demande pas ce que nous fûmes, il n’est touché que de ce que nous sommes » (Sermon du 18 septembre 1864)

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Il y a 150 ans, le 15 septembre 2014, le père Lataste entrait pour la première fois dans la prison de Cadillac, pour une retraite de trois jours. Son Prieur l’avait envoyé prêcher aux femmes détenues dans l’ancien château de Cadillac devenu un établissement pénitentiaire. Bouleversé par les merveilles qu’il avait découvertes dans le coeur de ces femmes, Dieu lui inspira alors de fonder les Dominicaines de Béthanie, ce qu’il fit avec une de nos soeurs dominicaine de la présentation de Tours, soeur Bernardine, devenue mère Henri Dominique.

Les Dominicaines de Béthanie, à l’occasion de cet anniversaire, proposent à tous ceux que le souhaitent de s’associer pendant trois jours à cet anniversaire. Ces trois jours seront vécus par les sœurs de Béthanie en « retraite », dans la prière et la méditation. Elles invitent tous les membres de la famille Lataste ainsi que toutes personnes sensibles à la spiritualité du Père Lataste à s’unir à cet anniversaire, là où elles seront. Des méditations sont proposées, à partir des prédications du Père Lataste et des réflexions de celles et ceux qu’il a rejoint.

En ce jour où nous fêtons Notre Dame des sept douleurs et où nous lisons l’évangile de Jean, dans lequel on retrouve au pied de la croix la mère de Jésus, le disciple bien aimé (qui n’a pas de nom et qui peut être chacun de nous), et Marie de Magdala, n’hésitons pas à nous associer à cette initiative de nos soeurs, en priant avec tous ceux qui ont été (et continuent d’être) bouleversés par la prédication du père Lataste et plus généralement par la grande miséricorde de Dieu.

« Tous vos crimes, si grands qu’ils soient, n’arriveront jamais aux proportions de son amour infini et de son infinie miséricorde ! Ne l’avez-vous pas vu déjà pardonner tous ses péchés à Madeleine, absoudre la femme adultère, regarder Pierre et le sauver ? Ne l’entendrez-vous pas tout à l’heure promettre au bon larron une place dans son paradis… Ah, de grâce, mes frères, quoi que vous ayez fait, quoi que vous fassiez, ne désespérez jamais de la miséricorde de Dieu ; mais pour cela ne vous exposez pas au désespoir par une résistance opiniâtre à sa grâce qui vous sollicite, en ce moment même ». (Sermon du 3 avril 1863)

« J’ai vu des merveilles ! J’ai vu des merveilles ! J’ai vu cette prison objet de tristesse et d’effroi pour les hommes, transformée cette nuit en un lieu de délices, en un séjour de gloire et de bonheur ! J’ai vu Dieu, le grand Dieu du Ciel, Celui qui d’un seul mot avait créé les mondes et les a tous peuplés… je l’ai vu. Il s’était pris pour les hommes d’un immense amour, après les avoir faits à son image, et porté par cet amour jusqu’à la passion, jusqu’à la folie, il s’est fait homme pour se rapprocher des hommes, il s’est condamné pour les sauver… il les a aimés jusqu’à la fin, jusqu’à la mort… Mais ressuscité après sa mort, il a pu dire à ses apôtres en les quittant : ‘‘Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles’’ (Sermon du 17 septembre 1965)

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Chapelle dédiée au père Lataste au couvent de l’Annonciation à Paris