Le pas de la liberté

 

Frères,
je vous le dis :
marchez sous la conduite de l’Esprit Saint,
et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair.
Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit,
et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair.
En effet, il y a là un affrontement
qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez.
Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit,
vous n’êtes pas soumis à la Loi.
On sait bien à quelles actions mène la chair :
inconduite, impureté, débauche,
idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité,
jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme,
envie, beuveries, orgies
et autres choses du même genre.
Je vous préviens, comme je l’ai déjà fait :
ceux qui commettent de telles actions
ne recevront pas en héritage le royaume de Dieu.
Mais voici le fruit de l’Esprit :
amour, joie, paix, patience,
bonté, bienveillance, fidélité,
douceur et maîtrise de soi.
En ces domaines, la Loi n’intervient pas.
Ceux qui sont au Christ Jésus
ont crucifié en eux la chair,
avec ses passions et ses convoitises.
Puisque l’Esprit nous fait vivre,
marchons sous la conduite de l’Esprit. (Ga 5, 16-25)

 

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Marchez !

Tout un programme. Plus, un art de vivre. Marcher en son corps, marcher en son intelligence, comme en son cœur. Marcher dans sa foi. Consentir au mouvement, à l’imprévu, à la déroute parfois aussi. Et repartir, sans savoir ce qui passera à chaque pas. Marcher : La vie évangélique est là dans ce verbe de décision, de mouvement et de lenteur. Marcher, ou rencontrer des terres inconnues, en soi, en l’autre. Les apprivoiser, les aimer. Marcher, ou le propre de l’humain, capable de se relever, de ne pas rester le nez collé à la poussière et de prendre le risque du déséquilibre qu’impose le déplacement du corps comme du regard ou de l’âme.

Aux Galates, et aux lecteurs que nous sommes, Paul offre un guide à cette marche, afin qu’elle ne se transforme pas en errance et en épuisement : Marcher sous la conduite de l’Esprit au grand vent de la liberté. Elle qui est au centre de l’annonce de Paul à la Galatie : « Car vous, c’est pour la liberté que vous avez été appelé » (5,1). Le moteur de la marche est là : devenir libres. La liberté, et non plus la soumission ni l’esclavage de la loi. C’est d’elle que nous sommes libérés par le Fils. Non que la Loi de Moïse ne fût pas importante, qu’elle n’ait pas été une pédagogue dans l’Alliance avec Dieu. Mais voilà, la manifestation définitive de Dieu n’est pas la Loi, mais le Christ. Et le Christ crucifié, pendu au bois de la Croix. Là est toute notre liberté, comme notre force. Car c’est le Christ qui rend libre et l’esprit du Christ qui conduit en cette liberté, la fortifie et lui fait porter des fruits de justice et de bienveillance, de douceur et de paix. Des fruits qui dessinent les traits du visage du Christ. Lui qui a épousé la cause des pécheurs, afin que plus personne ne soit exclu de son amour, de son salut.

Alors, s’écarter de la « chair » ne signifie nullement oublier sa condition mortelle et limitée. Pas davantage considérer que ce qui vient du corps est mauvais et qu’il faudrait bannir nos sentiments, le sens de la caresse, ou du goût du bon vin. Non, s’écarter de la chair, c’est renoncer à l’autarcie prétentieuse de réussir par ses seules œuvres, comme par la seule conformité à la loi – ce qui peut bien s’avérer similaire. Le salut est un don. L’Esprit aussi. Ils ne se méritent jamais, mais se reçoivent pour qui simplement les implore en se tournant vers le Père comme un fils. Rien de plus. Comme le larron en sa dernière heure.

Quitter une religion du mérite et de la seule conformité à des règles, comme la mesure du vrai.

Se déclarer en faveur d’une foi liée à la Promesse tenue en Christ, totalement et définitivement. Sur le bois de la Croix, le Christ a banni toute malédiction : tout peut être restauré en nous et la vie porter du fruit en abondance. Un fruit qui ne se décide pas, mais demande du soin puis se reçoit, se goûte et se partage.

Que faire alors ? Grâce à l’Esprit du Christ qui fait lentement marcher vers la liberté, nous détourner de ce qui est  tapi en nous et nous maintient fixés au sol, ligotés à de la violence: « idolâtrie, haines, rivalité, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme et autre chose du même genre… » Et être conduit à recevoir un cœur de chair, celui-là même du Dieu fait chair.

« Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit. » (Ezechiel, 36, 26)

Ce jour est là, à l’œuvre : Pentecôte.

Reste à marcher, ensemble., sous la conduite de l’Esprit.

Véronique Margron op              IMG_3138 - Version 2

 

Dernier livre paru : Solitudes nuit et jour, Bayard, 2014

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Se lever

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Dans la nuit encore profonde, dans les larmes qui ne veulent se tarir, dans le deuil qui ne fait que commencer, Marie se lève et se presse. Pourquoi se hâter puisque son amour est mort et la nuit froide ? Elle le sait, elle qui était là, au pied de la croix et jusqu’au bord de la tombe dans ce jardin. Serait-ce son secret ? Là où s’enracine sa force pour se lever ? Elle a habité, totalement, la joie et la souffrance d’aimer. Alors, une autre connaissance est en elle, hors de tout savoir, folle pour beaucoup : son amour est plus fort que le roc de la mort. La Madeleine réveille en nous l’aube du jour nouveau du monde. Le tombeau n’est ni vide, ni plein, il n’est plus. Le Christ, crucifié pour avoir aimé, a déserté la mort et s’en est retourné en son vrai lieu : dans les cœurs, intimes, secrets, de celles et ceux qui le cherchent, l’espèrent, l’annoncent, le prient.

L’aube se lève à peine, serait-ce celle de l’espérance ? interrogeait Geneviève Anthonioz de Gaulle en terminant le récit de sa Traversée de la nuit.[1] Oui, ce matin, l’espérance fut réveillée par une femme qui s’est redressée contre le désespoir et l’état des choses.

Pâque est une signature : Le Père a rendu le fils aux hommes, à chacune et chacun. C’est à nous, désormais, de faire connaître le secret de Dieu : la pierre précieuse a renversé la pierre tombale.

 

Très belle fête à tous

 

Sr Véronique Margron, op.       IMG_3138 - Version 2

[1] Seuil, 1998

Quatre semaines après… Bonjour tristesse, adieu tristesse


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« Bonjour tristesse », ce titre du premier roman de Françoise Sagan, en 1954, est tiré d’un poème de Paul Eluard, écrit en 1932 et publié dans le recueil La vie immédiate. C’est bien le seul mot qui vienne en ce 8 janvier, jour de deuil national, suite à l’assassinat de douze personnes au siège du journal satirique Charlie Hebdo. Des journalistes, des policiers, des proches, des personnels de service. Douze vies arrachées à leurs proches, à leurs amis, à notre monde et à nous-mêmes. À travers eux, tenter de tuer une manière d’être : la capacité de dérision, de rire, de l’art de savoir se moquer, et tout d’abord de soi, juste avec un crayon.

Au soir du 11 janvier, nous sommes plus interdites encore, car en trois jours 17 personnes, dont 4 assassinées parce que juives, sont mortes sous les balles de 3 tueurs. Vingt morts en tout.

Mais nous sommes aussi fiers, comme rarement, devant ces presque 4 millions de personnes se levant comme un seul homme, dans des foules aussi innombrables que paisibles et bon enfant, pour dire non à la violence et oui à la liberté autant qu’à la fraternité. Une fraternité qui n’est pas liée au sang, mais au sens que nous donnons à notre vie ensemble.

Les mois à venir nous diront si nous avons su, tous, politiques, religieux, citoyens, transformer ce jour historique en mouvement de fond…

 

Pour le moment, deux questions me poursuivent.

La première : comment encore croire en l’homme ? Ce drame avec tous ceux qui se déroulent encore et toujours sur le théâtre du monde – comme au Nigeria, en Centreafrique ou en Syrie et en Irak – tout cela ne peut pas ne pas nous interroger.

Nous connaissons la question – à défaut de la réponse : « comment croire en Dieu au regard de la souffrance de l’innocent ? » Mais la question « comment croire en l’homme ? » est au moins sinon redoutable.

Et pourtant.

C’est à elle qu’il nous faut aussi nous atteler. Et ne pas renoncer. Au contraire, résister et réformer notre courage. Car ce qui nous définit est bien notre désir, notre capacité et notre volonté d’agir et de dire, malgré la puissance du mal commis par des hommes. Le christianisme est un combat – pacifique mais actif – contre la fatalité et, ce, malgré la tristesse, le désarroi ou la colère. Converser ensemble, du sein de nos différences sociales, de nos sensibilités politiques, religieuses ou générationnelles. Faire de nos maisons des lieux où la parole est accueillie, recueillie, partagée, discutée. Nos paroles, à chacune, modestes et maladroites mais qui traduisent la volonté de vivre ensemble, de rester lier dans un même destin et de construire des ponts plutôt que des murs.

Face à la barbarie, la question posée sans cesse à l’humain est : veut-il, ou non, entrer dans la conversation du monde ? Ces meurtriers ont choisi la brutalité la plus vile contre toute parole, frêle par nature.

Croire au Christ nous supplie de faire de nos maisons des maisons de paix. Sinon comment l’invoquer pour ce monde tremblant ? Bâtir la paix implique de pouvoir se parler, se reconnaître, s’estimer et agir ensemble, du sein de la singularité, du mystère, de chacun et du respect de tous.

Croire en l’humain. Tâche qui nous incombe à tous. Aux chrétiens plus encore, peut-être. Car notre Dieu a choisi d’habiter cette condition humaine, de l’aimer à la folie, avec ses fragilités, sa pauvreté autant que de sa grandeur, qui n’est autre que de pouvoir se tourner vers autrui avant de s’occuper de soi-même.

Alors oui, croire en l’homme, marqué de complexités, d’ambivalences. Croire en l’homme avec autant de lucidité – car capable du pire – que d’espérance, car sa vocation est dans le don de lui-même en faveur d’autres.

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Ma seconde question concerne la place de l’humour et du rire dans nos façons d’être et de croire. Nous le savons, ces hommes se sont attaqués – dans l’attentat au Journal – à tout un symbole de notre démocratie : la capacité à rire, rire des puissants, rire de nous-mêmes, rire de nos systèmes de pensée. Rire, pour justement ne pas cogner ni haïr.

Le rire du fou, du bouffon du roi qui montre que le monarque, quel qu’il soit, est toujours nu et rappelle ainsi à tous que riches et puissants ne sont que des hommes et que croyances et convictions demandent du recul, de la profondeur historique et de la connaissance. L’impertinence est alors une nécessité, une cure qui dessille et lave les yeux de l’intelligence.

Non qu’il faille avoir été un lecteur assidu de Charlie Hebdo, ou partager tous ses « coups de gueule », ses caricatures, par définition excessives et qui peuvent ne pas nous faire rire du tout. Non. Mais oui, par contre, partager la même passion pour une liberté de penser et de s’exprimer qui continue de coûter cher en ce monde, tragiquement. Une liberté fondamentale et, pour cela même, limitée par l’interdit du mépris de l’autre et de l’incitation à la haine.

Rappelons-nous la lecture du Nom de la Rose (1982) d’Umberto Eco. Dans ce roman, aux allures policières, le cœur de l’intrigue se joue autour d’un traité – sorti de l’imagination de l’auteur- du philosophe grec Aristote. Texte sur la poésie, sur le comique, l’ironie et la plaisanterie.

Lors du dénouement, dans la mystérieuse bibliothèque de l’abbaye bénédictine, Guillaume de Baskerville – héros du livre – comprend que le bibliothécaire, le fr. Jorge de Burgos, a empoisonné les pages de cet ouvrage – pourtant rarissime.

« — Mais qu’est-ce qui t’a fait peur dans ce discours sur le rire ? Tu n’élimines pas le rire en éliminant ce livre [demande Guillaume].

— Non, certes [répond Jorge]. Le rire distrait, quelques instants, le vilain de la peur. Mais la loi s’impose à travers la peur, dont le vrai nom est crainte de Dieu. […]Et que serions-nous, nous créatures pécheresses, sans la peur, peut-être le plus sage et le plus affectueux des dons divins ? »

Pour le fr. Jorge aucun doute : l’État, la religion, l’Église ne tiennent que par la peur. Sa conclusion est alors implacable, celui qui rit ne croit pas.

Les propos du vieil aveugle font réfléchir aujourd’hui. Car le rire et l’humour sont résistances, antidotes contre les certitudes faciles et l’esprit de sérieux qui s’oppose à la gravité de la pensée. Un humour qui n’humilie jamais l’autre mais qui aide à transmettre l’essentiel et à rester critique, avec soi-même avant tout. Un humour qui donne un peu de légèreté à la vie.

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Là encore, revenons aux Écritures. Les récits de la Passion nous racontent que Jésus fut raillé et humilié lors de sa passion, jusqu’à être revêtu comme un roi, afin de se moquer de lui jusqu’au bout. Mais voilà, il est vraiment roi. Ainsi quand Pilate dit « voici l’homme, voici votre roi », il dit la vérité. Le Christ a traversé la dérision, celle qui le mène à la mort. Non seulement elle ne l’a pas atteint, mais il en a retourné le sens, il l’a transfiguré. Dans cette mort, pourtant infâme, se révèlent le seul véritable roi et l’homme véritable.

Alors cultivons l’humour comme la juste distance avec nous-même, comme un art qui désamorce des pulsions de violence.

Et méditons encore sur ce que dit, à la fin du roman le frère franciscain Guillaume de Baskerville :

« Peut-être existe-t-il finalement seulement une chose à faire si l’on aime les êtres humains : les faire rire de la vérité, et faire rire la vérité elle-même, car la seule vérité est d’apprendre à se libérer de la passion maladive que l’on éprouve pour la vérité. »

Car la vérité nous devancera toujours et la bonté marche à ses côtés.

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Véronique Margron op.

Belle fête de Noël à chacun

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  Habiter. Demeurer dans sa maison. Combien de millions d’enfants de femmes et d’hommes, en cette nuit de Noël, vont implorer de pouvoir habiter un foyer. Car Noël c’est cela tout d’abord. Une oïkos. Une maison qui nous ressemble, où l’humain se construit, demeure, est chez lui. Notre Dieu n’a pas fait l’homme comme l’animal, qui, lui, va de repaire en repaire, furtif, pressé. Non, le petit d’homme, lui, demande un lieu où se trouver, où se retrouver, lui-même, avec les siens. En cette nuit, le petit d’homme qu’est l’enfant Dieu semble ne pas rencontrer de maison justement. Pas de place déjà, toujours, pour qui n’a rien à vendre ou ne peut réclamer son dû. Alors qu’il vient chez nous, personne ne sera là pour accueillir le Christ, sinon quelques bergers, ces marginaux de la société d’alors. 

Mais nous sommes invités à regarder plus à l’intérieur. Comme entre les lignes, au fond des yeux et du cœur. Car il y a bien une maison. Fragile, mais unique, irremplaçable, d’une telle beauté : celle de l’amour. Ainsi se nomme la maison de Dieu, son séjour habituel celui qu’il veut offrir aux hommes, à chacun, ce soir. Alors même que l’occupant romain se profile déjà comme soupçonneux et dangereux, une sécurité fondamentale est proposée, par Dieu lui-même qui arrive en son monde en entrant dans le nôtre. Celle du bon amour et la douce présence.

Oui, Dieu vient nous visiter d’une visite incroyable, bouleversante. Du sein de la précarité de son premier logis, il annonce en sa chair de nouveau-né de l’humanité, qu’il prend en sa sûreté tous ceux qui cherchent un lieu où habiter vraiment, quelles que soient leurs maisons de pierre, de toile, de bois, de tôle ou de cartons. Il nous visite, lui, la vie (Jn 1, 4), car il n’a pas créé l’homme pour être sans feu ni lieu. C’est en nos existences qu’il construit son toit, ou plutôt, c’est avec elles qu’il fait son habitat. Il tisse sa vie à la nôtre, comme une robe sans couture. Celle-là même que des soldats romains tireront au sort un vendredi désolé de l’histoire.

Notre cœur est souvent frileux, peureux, étriqué. Il nous semble aussi que nous sommes si loin de ce que nous disons, annonçons. Sans doute. Mais ce soir, ce n’est pas le souci. En cette nuit, Dieu n’a qu’une question pour son Fils. Peut-il venir se blottir chez nous ? Désirons-nous être ainsi visités par un petit qui fait entrer le temps de l’éternité en nos histoires ? Un enfant n’exige rien. Simplement accueillir une visite inouïe. Car ce petit garçon-là n’est pas comme les autres. Dans son silence se tient déjà la Parole tout entière de Dieu, celle qui annoncera « venez à moi vous qui peinez ». Oui, recevant l’enfant Dieu, c’est lui qui nous recueille et l’âme de la maison n’est plus la même. C’est le souffle du Dieu vivant qui l’anime. Laissons-le faire.    

Très beau Noël à chacune et à chacun Que la Paix du Dieu fait chair, tunique sans couture, puisse demeurer en tous.    

Véronique Margron op.

 

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Paroles de femme

Bien souvent la tradition présente Marie comme un modèle, spécialement pour les femmes. Parfois nous en sommes troublés, car elle peut sembler alors si pure. Elle, vierge de toute faute et de tout doute. Trop loin, de nos existences réelles, modestes et mêlées. Mais le magnifique évangile de l’Annonciation permet de déplacer ce regard.

Nous y rencontrons une femme. Une femme qui prend son destin en main comme des millions de femmes de par le monde, hier et aujourd’hui. Non une enfant, ou une mineure, qui ne pourrait décider sans son père, sans son fiancé, sans son grand frère ou encore sans son confident religieux. Marie est pleinement une femme. Elle sait questionner, écouter, se décider. Seule. Elle n’est pas un modèle éthéré. Mais une femme à l’audace inouïe, au sens aigu de la responsabilité. Elle ne se soumet à personne et décide en son cœur, en son intelligence et en sa volonté de faire confiance à l’envoyé de Dieu. Non sans lui avoir demandé : « comment cela va-t-il se passer puisque je suis vierge ? ».

Marie à nombre de sœurs dans les évangiles. D’autres femmes en qui se reconnaître, en qui distinguer le travail de la vie qui vient au corps, qui vient au monde, qui vient de Dieu. Une vie qui bouscule et dérange souvent les proches de Jésus, ou ceux qui pensent détenir le vrai, ou le pouvoir.

C’est par exemple une prostituée à l’attitude époustouflante, stupéfiante, qui décide de s’inviter à un repas d’hommes et là, de caresser les pieds de Jésus avec ses cheveux. (Luc 7, 36-50) Ou encore une étrangère à la foi d’Israël et qui décide de ne pas se laisser retenir par tous ceux qui veulent barrer la route vers Jésus. Elle ne le fait pas pour elle, mais pour implorer que soit guéri son fils, son unique (Mt 15, 21 – 28). Jésus lui répondra : « Qu’il en soit comme tu veux ». Une parole magnifique et que Jésus réserve habituellement à son Père : « Père, non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26, 39).

Une femme, des femmes, habitées par l’Esprit, qui savent alors ce qu’elles ont à faire. Et le font. Par-delà les conventions, par-delà les soupçons ou les menaces des hommes. Elles accouchent de la volonté du Père, elles que « le Très Haut prend sous son ombre ».

Marie comme toutes les femmes de l’évangile, jusque celles qui seront les témoins de la mort, du lieu du tombeau et du matin de la résurrection, toutes ces femmes font face au réel. Aucune ne cherche à le fuir ou à le nier. Elles s’y tiennent debout, aussi douloureux ou déconcertant soit-il et là, elles creusent un chemin pour la vie, pour l’avenir.

Il est mille manières d’accueillir, de recueillir et de servir de la vie, de rompre des destins trop vite tracés et de briser des fatalités que d’autres voudraient imposer par la contrainte, la peur, le soupçon ou le jugement péremptoire, comme pour la femme adultère.

Jésus, lui, a choisi son camp. Il ne se laissera jamais enfermé. Son attitude, ses paroles ne seront jamais dictées par d’autres, scribes ou prêtres, princes ou procureurs. Jésus se décide, seul avec son Père.

Aujourd’hui, l’évangile n’a pas peur de nous dire que Jésus a aussi appris cette force de sa mère et de ces femmes.

Alors, à toutes celles-là, comme à toutes les femmes de ce monde qui peinent et cherchent, qui se battent pour vivre et pour faire vivre, à toutes celles-là il dit : va et ne crains pas.

Véronique Margron o.p.     IMG_3138 - Version 2

Solitudes, nuit et jour, de Véronique Margron


Nous sommes heureuses de vous annoncer la sortie du nouveau livre de Véronique Margron

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Entretiens avec Claude Plettner

« Douce et réclamée, nécessaire parfois,  mortelle souvent, comment faire avec la solitude? Ou plus exactement avec les solitudes de l’existence humaine, intime et sociale ? Véronique Margron en connaît toutes les richesses et toutes les menaces. Par son expérience auprès des malades, des jeunes délinquants et son accompagnement spirituel de personnes de milieux très différents, mais aussi en tant que religieuse et théologienne.

Multiples

Ce livre, très humain, évoque avec tact et profondeur nos différentes solitudes humaines. Solitudes dans les foules contemporaines, solitudes dans les malheurs, la désolation, dans la catastrophe collective parfois… À chaque fois, l’auteure renvoie également à une méditation des Écritures, la solitude de l’adam, celle de Zachée, de Jésus, de Job, des marcheurs d’Emmaüs…

Penser ainsi la solitude des êtres participe de la nécessaire humanisation de notre monde. Son livre finit sur une bouleversante méditation personnelle des Sept dernières paroles du Christ. Un livre très personnel, sur un sujet  contemporain et actuel. »

Aux éditions Bayard.

Fête de la croix glorieuse, 14 septembre

Nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme. De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, MHS_Ukrzyzowanie_painsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.

 Évangile de Jean 3,13-17

L’Église célèbre la croix glorieuse. Non une fête qui célébrerait le supplice, la souffrance, le sang mais une fête qui fait signe vers où se trouve la vie véritable : du côté du don, de l’acte de donner, de se donner. Jour après jour.

Car la croix élevée n’est pas n’importe laquelle ; c’est celle du Fils. Uniquement du Fils. Car seul le fils de l’homme sauve. Seule sa croix nous sauve de la désolation. Ce ne sont pas sa souffrance ou sa mise à mort qui offrent de quoi trouver le goût et la force de faire de nos vies des vies sensées. C’est parce que sa vie est signée par le don, conduite par lui, une existence donnée en faveur de tous et de chacun. En faveur de n’importe qui. À commencer par ceux qui se croient loin ou exclus de l’amitié de Dieu.

Ce n’est d’ailleurs pas tant la croix qu’il faut regarder, que le corps. Car sans le corps de Jésus pas d’évangile, pas de bonne nouvelle. Si la Parole n’était pas devenue chair elle n’aurait pu rejoindre toutes nos histoires d’humanité, en tous leurs méandres, en leurs ombres, en leurs douleurs comme en leurs espoirs.

Un corps immobilisé sur une croix. Un corps qui oblige alors à s’arrêter : que faisons-nous ? En faveur de qui notre vie est-elle ? Qui aimons-nous, vraiment ? Depuis notre chair.

La crucifixion de Jésus vient éduquer notre regard, elle nous apprend qui est Dieu et qui est l’homme. Car cet homme-là, fils de Dieu pourtant, ne peut plus agir. Il est mis à mort par les puissants, bafoué par les foules. Un corps qui oblige à la vérité. Où sommes-nous ? Que faisons-nous des corps humiliés, laissés pour compte, vulnérables ? La croix glorieuse du Christ indique que la dignité inaliénable de l’humain se donne à contempler et à honorer dans la plus haute des fragilités, dans le don le plus humble, dans le souffle qui demeure encore.

Oui, le Fils a été élevé, comme l’antique serpent de bronze qui guérit au désert tous ceux qui le regardent. Il est élevé, afin que nous quittions toutes tentations doloristes pour juste cette affirmation qui convoque à agir : c’est dans la fragilité la plus impensable que se dévoile l’authentique seigneurie. C’est là que se révèle le sens du salut : chacun de nous n’est pas, n’est plus, abandonné. Le corps cloué est un corps relié à tous ceux qui l’accueille, un corps qui se fait notre familier. Si nous nous arrêtons pour oser contempler sa vie partagée jusqu’au bout, et, là, apprendre.

Sr Véronique Margron

Véronique Margron op

            « Où serait l’Église de Jésus Christ si elle n’était pas d’abord là au pied de la Croix ? Jésus meurt abandonné des siens et raillé de la foule. Je crois qu’elle meurt de ne pas être assez proche de la Croix de son Seigneur. Sa force et sa fidélité, son espérance et sa fécondité viennent de là, pas ailleurs ni autrement. Tout le reste n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe elle-même et trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation humanitaire ni même comme un mouvement évangélique à grand spectacle ; elle peut briller, elle ne brûle pas du feu d’amour comme la mort car il s’agit bien d’amour et d’amour seul dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin : Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. [1]  »

[1] P. CLAVERIE op ; evêque d’Oran. homélie à Prouilhe, le 23 juin 1996. Pierre Claverie sera assasiné le 1er aout 1996, avec son chauffeur Mohamed, en rentrant à l’évêché après des négociations pour la paix en Algérie.